et lentement, aussi — sommaire :

 
 
 

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Sommaire :
 
 
III. Tantôt la vague me gifle, et tantôt elle m’emporte — 2016

début 2016

mars 2016

octobre 2016

spinozad partout

novembre 2016

décembre 2016
 
 
IV. Servitude 2017

mars 17

avril 17

mai 17

aux ami.e.s lapines et lapins

juillet 17

août 17

septembre 17

octobre 17
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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octobre 17

 
 
 


 
 
 
 
 
1er octobre 17.

— Ernesto, s’il vous plaît, on vous demande encore deux petites minutes d’attention. Vous voyez les trois mots, là, écrits sur le mur du fond ?

— Non.

— Bien. Pour la semaine prochaine, vous nous ferez une petite composition écrite où vous mettrez en relation les réalités concrètes de vos addictions — si vous estimez que vous en avez — et la notion de sainte trinité.

— Je peux écrire ça sous forme d’une lettre à ma mère ?

— Ce serait une manière de répondre.

— Okay.

Alcool. Écran. Maman.

Ernesto sort de l’église.

Le curé reste seul.

Ernesto rejoint sa cabane. Fait du Taï Chi. Accompagne son amoureuse Lili à la gare.

Le soir, il boit beaucoup d’alcool.
 
 
 
 
 
2 octobre 17.

Bien sûr la clôture de ton compte facebook n’a rien défait des causes de malheur qui produisait les modalités de sa fréquentation — tristes, avec Narcisse et auto-promotion de ta vie comme objet de valeur.

Ernesto a aimé Georges Didi-Huberman.

Il a aimé sa douceur.

Son intelligence, douce, et généreusement donnée — transmise.

Ernesto n’aime plus Georges Didi-Huberman. Pourquoi.

Ernesto est un modeste disciple de Gilles Deleuze aux yeux jaunes. Aussi, Ernesto répond pas aux Pourquoi. Petit branleur, il répond aux Comment.

Ernesto répond comment il a d’abord senti une cassure, chez Georges. Quelqu’un.e de très proche de Georges a du mourir, s’est dit Ernesto. Il ne sourit plus. Il y a une blessure. Il souffre. Quelqu’un.e de très proche ou quelque chose — en lui, ou qui était en relation avec lui — a du mourir. À ce moment-là, Ernesto aimait encore Georges.

Le moment où Ernesto a commencé à ne plus aimer Georges, il ne sait pas très bien le dater. Ernesto sait seulement dater les confirmations de son désamour :

. octobre 2015 : Survivant, soulevé, un texte de Georges publié dans le numéro 48 de la revue Lignes.
. novembre 2015 : Sortir du noir, un livre aux éditions de Minuit.
. mai 2016 : Où va donc la colère ? , un article paru dans Le monde diplomatique.
. octobre 2016 : Soulèvements, une exposition au Jeu de Paume.
 

Ernesto n’a jamais cessé d’aimer Bashung. Ni Duras. Ni Godard. Par exemple.

Ernesto a eu peur de ne plus aimer Yannick Haenel — les livres, de Yannick Haenel.

Ernesto a aimé aimer le dernier livre de Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne.

Les livres de Nathalie Quintane, Ernesto les aime. Beaucoup. Beaucoup beaucoup.

Ernesto entretient un rapport d’amitié avec les livres de Nathalie Quintane. Pas avec Nathalie Quintane. Pas pour l’instant, du moins. Mais avec ces livres, oui. C’est très important. C’est une amitié.

Linky vient de m’appeler.

Vendredi — 29 septembre — une élève d’une classe de première, à La Roche sur Yon, lit à voix haute dans un studio de danse un passage de Que faire des classes moyennes ? de Nathalie Quintane. C’est un passage où Quintane écrit qu’elle n’est pas triste, ou pas malheureuse, ou pas en colère, je ne sais plus, de faire partie des classes moyennes. Quelque chose comme ça. À moins que j’invente. En tout cas, moi, j’en suis triste, malheureux, et en colère. Et ce que je vais reprocher dans quelques lignes ci-dessous à Georges, je m’y vautre présentement : exploitation et monstration de l’ego. Ouhlala, et, dans ce vautrage, parmi les choses que je me refuse d’accepter, ceci :

« En toutes choses, je n’ai pas été précoce, et en celle-ci particulièrement : avoir compris si tard à quel milieu j’appartenais, et par conséquent de quel milieu je ne pourrais jamais sortir, quoi que je fasse, quoi que je dise, quels que soient ma profession, mon adresse, mes amis, mes paroles, ma coiffure, mes habits. Je ne l’entends ni comme un stigmate, ni comme une gloire ; seulement le sentiment de vivre entourée d’une barrière invisible électrifiée, que tous connaissent, pour en avoir fait l’expérience – de même, la jeune fille « des beaux quartiers », droguée, en fugue, en squat, avec un punk et un chien, demeure une jeune fille des beaux quartiers. »

Que faire des classes moyennes? , pages 87-88.

« À quel moment, de l’agrégat narcissique en formation, se serait extraite, puis dégagée, la conscience de l’appartenance à la classe moyenne. Là, je fais semblant de chercher. »

Page 87.

Et. Souvenir alors de la colère de Quintane, qui monte, à un moment donné, lors de la rencontre à Clisson, l’automne dernier. Une colère provoquée par ce qu’elle énonce d’une acceptation de la montée du Front National, ou bien : une acceptation de la montée des idées du Front National— ou de l’adhésion à ? — dans sa famille. De mémoire, c’est ça qui provoque cette montée de colère. Lui demander si je me trompe pas.

Cette acceptation, et cette colère comme un éclat de reproche majeur, adressé aux classes moyennes. Reproche pourtant dont il me semble qu’il n’est pas question — sauf erreur de ma part, relire Que faire des classes moyennes ? — dans ce livre.

En fait, Ernesto attendait quelque chose de Georges que Georges n’a jamais dit qu’il était en train de faire.

Georges n’a jamais dit qu’il écrirait pour Lundi matin un texte avec l’expression non séparation des luttes politiques et des productions de l’âme. C’est tout.

Pourtant, Georges a fait quelque chose d’autre que de ne pas faire ce qu’Ernesto — et certain.e.s de ses ami.e.s — pensait qu’il était en train de faire : créer un pont entre esthétique et activisme politique, par exemple. Non. Cela, Georges ne l’a pas fait.

Et Georges a fait quoi. Ernesto ne sait pas encore le dire. Je vais le dire, à sa place, comme ça, un peu à l’arrache et sans subtilité, et sans doute avec un peu de méchanceté — toujours inutile. Quelle est cette nécessité ?

Laisser vivre un désamour. Par exemple.

Ce que Georges a fait, c’est créer un pont entre son ego et l’esthétique — accusation injuste. Il a dit moi, non pour transmettre une expérience sensible, mais pour dire je sais — accusation injuste.

Il a fait le malin avec la souffrance, aussi, peut-être. Je ne sais pas.

Ou bien il n’a pas pu faire autrement.

Évidemment qu’il n’a pas pu faire autrement. Puisque c’est ainsi qu’il a fait.

Stop.

Préciser tout ça, prochainement.

Samedi dernier — 30 septembre — on apprend dans l’abbatiale de Saint-Philibert de Grand-Lieu que le collectif Catastrophe — dont je ne connaissais jusque là l’existence que par une tribune parue l’an dernier dans Libé, et signé de ce nom, collectif Catastrophe — , le collectif Catastrophe, donc, vient de faire paraître un livre.

Je relis la tribune, parue dans Libé , c’était le 22 septembre 2016. Luttes politiques et sociales de l’année 2016 et questions des migrants, entre autres, en sont complétement absentes. Contemporains — exclusivement des hommes — dont les noms sont cités : Gilles Lipovetsky, Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Michel Houellebecq, Yves Adrien, Frédéric Beigbeder, Muray, Dantec. Comme alliés de la tristesse ou de la désolation, certes. Yves Adrien, je sais pas. Le collectif Catastrophe n’a-t-il aucun.e allié.e de joie ? « L’hypothèse communiste ? Un délire de pyromanes. Mai 1968 ? Une bataille de boules de neige. » Okay. Donc : c’est non.

C’est une vieille grande mère alcoolique qui boit sa bouteille de Suze chaque soir qui vous parle.

Une vieille grand-mère qui était bienheureuse de ce moment de compagnie avec le chauffagiste, venu aujourd’hui, pour régler ce problème de pression d’eau dans l’installation chaudière-radiateurs. La résolution du problème est rapide, c’est ce charmant chauffagiste avec qui elle avait tant et tant apprécier de parler de Macron et de l’Aéroport de Nantes-Atlantique et des amis Front National du chauffagiste en mai dernier, ils avaient tant et tant parlé et tant et tant apprécié de parler ensemble tous les deux au printemps dernier que le chauffagiste en avait oublié de refermer le robinet de la chaudière, d’où cette pression de dingue qui remontait après chaque vidange. Le charmant chauffagiste avoue que ça lui arrive de temps en temps, ce genre de petit déboire, il aime tant parler de Macron et de l’Aéroport de Nantes-Atlantique et de ses amis qui votent Front National. Lui, il a voté Macron. Moi aussi. C’est parce que je suis alcoolique et vieille que j’ai voté Macron. Lui, je ne sais pas pourquoi. Sans doute a-t-il été sensible au charme économique d’Emmanuel.

 
 
 
 
 
3 octobre 17

1. Un gars sur un banc au pied des immeubles, à Nantes, quartier Port Boyer. Noir, métis. Il est avec deux enfants. On vient vers lui pour lui donner un flyer pour le rendez-vous de la semaine prochaine — présentation de Tenir Journal. Il nous parle de l’Imam gay qu’il est allé voir à Marseille, pour lui demander de l’aide pour écrire un récit de sa vie. Après ce travail d’écriture, l’imam lui dit qu’il aurait très bien pu faire ça tout seul. Qu’il n’avait pas besoin d’aide. Pas pour l’écriture elle-même en tout cas. Le gars nous parle de théologie inclusive. Les deux enfants avec lui sont ses deux enfants, pour ce que l’on comprend. Le gars nous parle du père des enfants. Il nous montre le texte de théâtre qu’il est en train de faire répéter au plus grand des deux. On se voit peut-être la semaine prochaine.

2. On entre dans le lycée professionnel maritime. on croise des lycéens, qui fument leur clope, au dehors de l’enceinte, on parle avec certains. On rencontre une femme de la vie scolaire. On parle à toutes sortes de personnes. L’accueil est plutôt bon. Je donne plus volontiers les flyers à des personnes noires. Raciser ? Discrimination dite positive. Attention. Donner à tous et à toutes.

3. Pendant ce temps-là la vieille grand-mère boit son litre de Suze, chaque soir, devant son écran d’ordinateur.

4. Elle écoutent certain.e.s journalistes se demander quelles purent bien être les motivations du gars qui du haut d’un hôtel ouvrit le feu et tua 59 personnes hier ou avant hier ou la veille à Las Vegas.

5. Ernesto pense au Fantôme de la liberté de Luis Bunuel qui ne donne aucune raison mais qui montre, ici à partir de 1h11 après le début du film, comment un homme se fait cirer les pompes et grimpe en haut de la tour Montparnasse, comment il sort un fusil à lunette de sa belle mallette en bois et comment il vise, depuis le haut de la tour Montparnasse, des personnes humaines tout en bas, rue de Rennes et ailleurs, les tuant, une à une.

6. L’homme, ensuite jugé, repart libre du tribunal.
 
 
 
 
 
4 octobre 17.

Distribution dans les boîtes aux lettres des immeubles de la rue Gosselin des flyers pour Tenir Journal.

Le soir, mémé boit de la Suze en pleurant devant Michael Cimino qui pleure lui aussi, à cause de quoi ? d’une reconnaissance qui vient trop tard ? peut-être pas trop tard, est-ce une réparation ? ou : oui, ce truc, trop grand pour lui comme dirait Deleuze, qu’il a décidé d’affronter — le caractère structurellement criminel des européens du continent colonisé sous le nom d’amérique du nord, états dits unis d’amérique du nord — , pour lequel il a payé cher, ou : pour lequel il a voulu payé cher ?

Elle pleure devant Michael Cimino le 19 juin 2014.

Elle pleure devant Michael Cimino le 21 octobre 2012 :

j’aurais aimé que Joann Carelli monte sur scène

mais elle ne veut pas

je sais qu’elle n’aime pas être dans la lumière

c’est la productrice de ce film

à une époque où les femmes ne produisaient pas des films de cette ampleur

c’est non seulement une victoire artistique pour elle

de voir le film dans la meilleure forme qu’il puisse prendre

mais c’est aussi sa victoire contre le système d’Hollywood
 
 
 
 
 

5 octobre 17.

Soirée Poésie et éducation. Maison de la Poésie de Nantes. Thérèse. Patrice, Nicolas, Chantal. Alain, Marie, Fred. Pascal, Roland, Magali. Estelle, Thomas, comme s’appelle-t-elle ? , Jean-Luc — qui lit ce blog, ma surprise. Camille, Nikil. Patrice, qui écrit des poèmes pour sa maman, d’abord. Parler de Théo, avec Marie. Échanges avec X. Quelles alliances ?

Bien sûr je ne peux m’allier qu’avec celles et ceux des lieux que je fréquente. Quelle violence — d’arrachement — aux lieux et aux êtres que je l’habitude de fréquenter est nécessaire ? Violence est-elle nécessaire ? C’est une adéquation, qu’il me faut trouver. Non un arrachement qu’il me faut subir. Ni même produire, contre ce que je peux, faire, aujourd’hui. Théorie. Pas seulement. Une adéquation, à produire. Dès lors, autrement que sous la modalité d’un arrachement — nécessairement douloureux ? — quelque chose peut avoir lieu.

 
 
 
 
 
6 octobre 17.

Midi. Chantal. Ernesto. Magali. Marie. Nicolas. Patrice. En terrasse au soleil. 14h00. Chantal. Ernesto. Marie. Nicolas. Patrice. Marchent jusqu’à la gare. Ernesto. Rejoint la médiathèque. Jacques Demy. Les jumelles — Pierre Alféry. 14 juillet — Éric Vuillard. Non-réconciliés — Danièle Huillet, Jean-Marie Straub. Les textes. Que les élèves de La Roche — sur Yon — ont écrit à propos de la journée — du 29. Pleurer. Dans la médiathèque. Charger — un logiciel. Rentrer.

Le 8 avril. Cette année. Au pays basque.

Les Basques célèbrent le désarmement de l’ETA.

La remise des armes de l’ETA est effective.

Le sort de 342 détenus en suspens.

Le 16 décembre, 2016. Louhossoa, premier acte du désarmement.

La langue basque, toujours là, parlée, vécue. La lutte basque — qui fut entre autres armée — n’y est pas pour rien. Le rapport de force — qu’induit la lutte armée, n’y est pas pour rien

La poésie, populaire, au pays basque. Des lectures qui rassemblent des centaines ou des milliers de personnes.

Édouard Philippe, premier ministre, est aujourd’hui à Nantes.

De retour de la médiathèque, place royale, croiser Ahmed, Élias et Yasser, qui rejoignent Adam et un copain à lui. Un moment avec eux sur la place. Adam apprend le verbe deviner. On se dit à demain pour l’atelier de français.

Mémé se descend sa bouteille de Suze à partir de 16h00, aujourd’hui. Elle s’endort bien avant la nuit, vers 18h00.

« Ces deux mondes ne se rencontreraient jamais et ce fait préfigurait un désastre pour mes compatriotes et moi. »

« Pour le meilleur et pour le pire, il ne pouvait pas y a voir pour moi de paix séparée. Mon espoir révélait ma lassitude de toujours errer, mon besoin d’un havre, d’une réconciliation, dans le pays où j’étais né. »

« En Amérique j’avais la liberté de me battre, mais de me reposer — or le combattant qui ne peut pas trouver de repos ne survit pas longtemps. »

« Là, dans ce cimetière pour milliardaire, je commençai réellement à travailler ; »

« […] Hollywwod, ce réseau de banlieues se rattache à un réseau correspondant de fantasmes qui ont pour nom Paramount, Metro-Goldwyn-Mayer, Warner Brothers, Columbia, etc. ; s’aventurer dans l’un d’entre eux, c’est retrouver la vision de Dante. Pas très loin de Columbia, il y a une longue avenue dont le trottoir est pavé de pierres tombales en forme d’étoiles, dorées naturellement, et, en marchant sur sa tombe, on se demande : « Que reste-t-il, de Rod La Rue? » Il y a aussi le théâtre chinois de Grauman un jour, quand nous aurons reconnu l’existence de la Chine communiste, il fera sûrement l’objet d’une note sèche de l’ambassade chinoise et il donnera peut-être l’envie aux Chinois de jeter leur bombe dessus. Il y a aussi un mur, sur lequel les mourants et les morts ont courageusement tracé leurs noms : Meilleurs Vœux des Limbes. Impossible de décrire l’architecture, les excroissances d’Hollywood ont vidé ce mot de sens et seul le futur lui en apportera peut-être un nouveau. Quant au paysage, jamais auparavant je n’avais dû constater jusqu’à quel point des végétaux peuvent être les messagers de la paranoïa. Ces piscines en forme de fœtus traduisent des obsessions érotiques malsaines et Hollywood lui-même, qui est beaucoup moins un lieu qu’un état d’esprit, apparaît comme l’arène où se déchaîne une effrayante hostilité sexuelle et la capitale du désespoir sexuel. Il n’est pas d’entreprise humaine qu’Hollywood n’ait le pouvoir d’avilir : il y est si bien parvenu avec le noble art du clown, par exemple, qu’il en a placé un dans le palais du gouverneur, un autre au Sénat et un troisième enfin aux Nations urnes — ce qui, on l’admettra, n apporte aucun lustre supplémentaire à la politique ou au théâtre et laisse mal augurer de l’avenir du théâtre du monde. C’est angoissant mais instructif de comprendre qu’Hollywood est l’Eldorado américain, le pays où finit l’arc-en-ciel, où est caché, littéralement, le trésor fabuleux ; c’est là que s’est terminée dans le sang plus d’une ruée vers l’or, c est le point de départ criminel de plus d’une fortune, le riche terrain de chasse de plus d’un Nixon, La Mecque du vendeur de voitures d’occasion : Hollywood est cette légende qui nie et révèle en même temps l’histoire américaine. Mieux que n’importe quelle tyrannie, il agit sur la vie de millions de gens à travers le monde en jouant sur le besoin qu’a l’homme de rêver avec une habileté qui démode complètement le cynisme tel que nous le concevons. Les premières victimes de cette variété de « destinée manifeste » sont les gens — les créatures — qu on trouve à Hollywood. Je n’ai rencontré de tels spécimens nulle part ailleurs et je doute qu’ils puissent exister ailleurs qu’ici. »

No name in the street, pages 131, 133, 134, 135 et 136 — de l’édition Le livre de poche.

Ce que l’on ne pardonne pas à Michael Cimino, bien davantage que le fiasco économique que fut La porte du paradis — et la faillite conséquente de United Artist — c’est d’avoir montré, par Hollywood, une vérité criminelle de ce que sont les états dits unis de la dite amérique du nord.

« Hollywood est cette légende qui nie et révèle en même temps l’histoire américaine » écrit Baldwin.
 
 
 
 
 
7 octobre 17.

Adam, Ahmed, Yahya. À 14h00, à la maison. Ahmed et Yahya écrivent chacun un texte — récit du jour, ou de ces derniers temps — et nous travaillons à partir de ce qu’ils ont écrit. Adam ne veut pas écrire. Pas à l’aise avec l’écriture. Il préfère lire, et poser des questions à partir de ce qu’il lit, et qu’il ne comprend pas. Dans la bibliothèque, à ses côtés, il choisit un livre de Claude Régy, Au-delà des larmes. Je fais une photocopie de la première page. On travaille avec cette page-ci.
 

 
 
 
Le soir. Mamy Suzie pleure devant Sophie Marceau, dans La Boum, de Claude Pinoteau.

Ernesto, fier bambin, ne chiale pas sa race mais quand même, il avait chargé Le nid familial, le premier film de Bela Tarr, et Mamy squatte l’écran unique toute la soirée avec La Boum, elle le regarde trois fois.

Classes moyennes, opus 17—280. À chaque chiffrage, une mort. Non. Pas une mort. Une classification. Domination, etc. Un ordre et une place — donné.e.s. Une organisation fixée — arrêtée, un temps au moins, non par la nomination, mais par le chiffrage.

Nomination domination.
 
 
 
 
 
8 octobre 17.

chère mère. je ne comprends pas la consigne. ich. verstehe. nicht. « avec ces trois mots le monde est cul par dessus tête ». certes — mais. je ne sais même plus d’où sortent ceux-ci. ces mots-ci. extraits du méridien de celan, peut-être. c’est-à-dire extrait de quelque 21 janvier. je ne comprends pas — ce que j’écris. ou du moins je ne comprends rien de précisément ressenti, de précisément adressé. chère. mère. ce ne serait donc pas même à vous précisément que j’écrirais, ici. depuis l’extraction de quelque 21, ou 20, janvier. c’est-à-dire de quelque nuit par laquelle de 42 à 93 je passe, avec celan, — de 1942 à 1793 — je passe — peut-être avec lui, ou avec une, ou un ami, e, ou quelques ami.e.s , en tout cas pas seul, nous passons, est-ce possible de passer — chère | mère — , aujourd’hui, d’une nuit l’autre, de la nuit-planification-de-la-solution-finale à la nuit-de-l’éxécution-d’un-roi : aujourd’hui, il y a et il n’y a au-delà du fascisme — quelles que soient les dates —, il y a et il n’y a la mort d’un roi, ou d’une reine, d’une tyr’anne ou d’un tyr’an, il y a : lenz, dans le paysage, qui avec élisée reclus et quelques ami.e.s, avec qui — mais quel est ce passage — nous cherchons la possibilité de vivre quelque relation avec les cailloux et les étoiles et la neige et aucun prêtre ni aucun pasteur, et avec : toutes les particules matérielles qui peuplent, la réalité, tactile, sensible, visible, physique, mentale, je ne comprends que cela, si je comprends quoi que ce soit, chère, mère. il n’est pas nécessaire de le comprendre. il est seulement nécessaire d’être libre — jamais suffisamment, non pas toujours mieux mais sans arrêt, tout arrêt est une mort — être libre d’avoir trouvé c’est-à-dire produit — et continuer de les produire — les moyens de saloper

bifurcation, ici, chère mère, vers ma thèse en cours :

saloper les organes qui salopent et d’avoir — par quelque corps sans organe qui n’est pas un corps auquel on aurait tranché les bras et la tête et tous les membres, non, pas du tout, le corps — sans organe — est un corps de joie, un corps : sans les organes imposant leur organisation — cher gilou, cher féli, cher filou —

d’avoir par quelque corps sans organe su participer à la production d’un désir et non à la nécessité de la destruction d’une ou d’un despote

marcher sous les étoiles, se coudre telles parties du corps avec telle autre, très tendrement si le désir désire la tendresse ou très autrement s’il désire autrement, ou parler pendant des heures ou laisser ton sexe ou ta langue qu’elle soit de linguistique ou de chair ou ta main ou ton cœur ou que sais-je gonfler dans telle partie d’un autre corps, bref, chère mère : adieu,
 
 
 
 
 
9 octobre 17.
 
 
 
 
 
10 octobre 17.
 
 
 
 
 
11 octobre 17.

00h11. Des nouvelles du Soudan via la page facebook de l’alimentation générale de Tarnac. Liens vers :

http://www.infomigrants.net/fr/post/4192/ghandi-adam-joueur-de-flute-soudanais-pour-migrants-et-refugies

http://www.jeuneafrique.com/168056/politique/abena-le-hashtag-de-la-contestation-soudanaise/

http://www.jeuneafrique.com/481680/societe/de-khartoum-a-tarnac-des-hommes-et-des-revoltes/

https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_43-soudanais-vont-repartir-suite-a-la-mission-d-identification-dont-trois-des-ce-vendredi?id=9722229

https://www.streetpress.com/sujet/1506702391-la-france-livre-opposants-politiques-dictature-soudan

11h11. Nantes. Ciel gris, ou nuages avec morceaux de ciel bleu. Petit vent. Hypothèse 1 : je suis dans la cuisine — le mur côté sud est de couleur rouge, les autres sont blancs — et je suis en train d’effeuiller — si effeuiller peut se dire pour ce que je suis en train de faire — des brins des pieds de lavande que j’ai arrachés, hier, à l’extérieur de la maison, de l’autre côté du mur rouge. Non, ça, c’était pendant le journal de midi et demi sur France-Culture. Hypothèse 1 : non-retenue. Hypothèse 2 : je lisais sur internet ceci : Angel B. : relaxé (« participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires ») ; Leandro L. : coupable, 1 an de prison avec sursis (« participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires ») ; Bryan M. : relaxé (« participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires ») ; coupable, 1000€ d’amende (« refus de prélèvement d’ADN ») ; Thomas R. : coupable, 2 ans de prison dont 1 avec sursis (« auteur de coups de poing et de coups de pieds sur le véhicule ») ; Kara B. : coupable, 4 ans de prison dont 2 avec sursis (« jet d’un plot métallique sur le pare-brise ») ; Ari R. : coupable, 5 ans de prison dont 2 ans et demi de sursis (« coups à l’arrière de la voiture à l’aide d’un plot métallique) ; Nicolas F. : coupable, 5 ans de prison dont 2 et demi avec sursis (« coups sur le policier avec une tige ») ; Antonin B. : coupable, 5 ans de prison dont 2 avec sursis sans mandat de dépôt (« agression du policier à l’intérieur de la voiture et bris de la vitre arrière ») ; Joachim L. : coupable, absent, 7 ans de prison (jet du fumigène). Hypothèse 2 : fictionnelle — car je me souviens être allé chercher ces informations sur internet après les avoir entendues — moins précisément énoncées — pendant le journal de midi et demi de France Culture. Cela dit, le jugement ayant été rendu peu avant 11h00, l’hypothèse 2, fictionnelle, est tenable. Hypothèse 2 : tenue. Blue jean. Tee-shirt vert. Gilet kaki élimé en bout de manches et troué aux coudes. Pantoufle rouge.

participation / préparation / refus / coupable / prison / coupable / prison / agression / coupable / absent / prison.

Mis en ligne en ligne à 6h52 et mis à jour à 11h24 sur le site du Monde : Les Soudanais, une nouvelle communauté en France.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

septembre 17

 
 
 

31 août 17. Un jeudi.

La mort de Michael Cimino apprise dans un roman, Tiens ferme ta couronne, le dernier Haenel, et vérifiée sur wikipedia — connexion Internet en wifi, dans un car Macron.

La mort de Michael Cimino lue dans un roman. Michael Cimino est-il vraiment mort? Fiction ? Recherche sur wikipedia danscar Isilines — 15 euros le trajet Nantes Paris en passant par Tours, 6h15 de trajet. La mort de Michael Cimino m’est confirmée par l’article wikipedia qui lui est consacré. Michael Cimino. Est mort le 2 juillet 2016.
 
 
 
 
 
1er septembre 17. Un vendredi.

Paris. Si la joie est le passage d’une perfection à une perfection plus grande. Si la perfection et la réalité sont bel et bien une seule et même chose. Si ma perception de la réalité est en relation directe avec ma puissance c’est-à-dire avec ce que je peux (ce que je peux c’est-à-dire : ce que je peux faire, et, ou, ce que je peux penser). Si la question du commun est ce par quoi nous vivons une vie commune, par la réalité de nos relations, par leurs qualités, et par là où ces relations conséquemment nourrissent ou affaiblissent nos puissances. Avec une hypothèse égalitaire entre banal et commun. Alors. Parmi les joies du jour :

Décider de prendre le temps pour bien faire l’enduit, c’est-à-dire aujourd’hui prendre le temps nécessaire pour bien préparer les murs, bien gratter et racler les murs avant le passage de l’enduit — à venir. Parler avec un ouvrier qui travaille sur le chantier du ravalement de l’immeuble et recevoir son conseil de passer une couche de peinture avant l’enduit — à venir. Supprimer mon compte fb — joie immédiate, effet dans le corps et dans l’âme, oui, l’âme : effet immédiat. Si vous avez un compte facebook que vous fréquentez assidûment, je vous le conseille vivement. La vrai vie est ailleurs — Rimbaud —, ou : C’est maintenant qu’il faut reprendre vie — Haenel — ne sont pas des phrases éthérées. La poésie est une affaire pratique. Prendre le temps c’est-à-dire ouvrir le temps et accueillir la possibilité du bon — bonté — , vivre ce qui est bon, senti comme bon. Ce qui nous pousse vers ce bon. Des choses simples. Oh. Ce café à côté de Châtelet avec Anne lors de sa correspondance de deux heures à Paris entre Bordeaux et Dijon, vers 13h. Un échange d’e-mails avec Léa, le soir [°]. Yannick Haenel sur France Culture pendant une heure [°°]. Prendre le temps. Ouvrir le temps c’est-à-dire ne pas le vivre seul. Le mot solitude pourrait avoir une définition inattendue : la possibilité de ne pas vivre seul.e. Une puissance donc.

[°] : « sinon j’ai lu 7 (que tu m’as offert à Sète (c’était un jeu de mot intentionnel « 7 à Sète » ?) (c’est Anne qui me l’a fait remarqué, le jeu de mots)… ça m’a d’abord énervé, le livre, pas le jeu de mots (le premier roman m’a énervé, un côté jeune con brillant qui a tout compris de l’époque) (il y a 7 romans dans 7), ensuite j’ai été pris dans la surprise du plaisir à vouloir connaître « la suite de l’histoire », pour chaque autre roman, ça m’a plu, déjà pour ce plaisir, et aussi ça m’a titillé la question « c’est quoi une écriture simple » (simple?), un récit qui coule et où on ne se pose pas laquestiondelalangue, ça coule et c’est bon, bref, grand merci,

là, je viens de lire le dernier Haenel, j’ai adoré, j’ai retrouvé quelque chose de ce qui m’avait tant plu dans Cercle, tout autre et à la suite… un livre sur la question du crime, des crimes (ce(eux) que les êtres humains tuent), de la chasse et d’éros et de la forêt où un daim se réfugie, entre autres, effrayé par quelque vérité… c’est mystique en extase à souhait aussi (il ne faut pas craindre ça)… Haenel est sur France Culture, tout à l’heure, à 21h, »

[°°] : « L’intérieur mystiquement auréolé d’une tête ». « L’aspect structurellement criminelle de l’espèce humaine ».

Écouter hier et aujourd’hui Hélène Hazéra, que je ne connaissais que comme productrice et présentatrice de Chanson Boum ! sur France Culture. « Hélène Hazéra est aussi l’une des figures historiques des mouvements révolutionnaires gay et trans des années 70 à nos jours. »

Souvent penser à Nocturama ces derniers temps. Je me souviens de querelles quant à ce film. Certain.e.s le portant aux nues du comité invisible : La lutte armée OKLM, Le terrorisme est une forme de cinéma. D’autres attaquant sa nullité esthétique. Force est de constater que sa qualité invisible persiste en moi.

Penser à Nocturama, et aussi à Cordélia la guerre de Marie Cosnay, et à Tiens ferme ta couronne de Haenel, ce jour, lorsque Anne me parle du texte dont elle a repris l’écriture. Une ville brûle. Des gens se réfugient dans une forêt.

Très souvent l’envie ces derniers temps de casser des vitrines à coup de massue. Nécessité de courir vite.

L’incongruité de l’invitation faite à Didi-Huberman en juillet dernier à Tarnac pour qu’il parle, continue de parler de « soulèvement ». Il s’est fait chahuter paraît-il. Vérifier. Si c’est bien le cas, la question serait de savoir si ce moment aura des conséquences ou non dans son travail à venir. En désamour avec Didi-Huberman, je crains que non.

 

 
 
 
 
 
2 septembre 17. Un samedi.

« Ce qui réunit les textes présentés ici, c’est le souci d’exposer le traitement matérialiste de l’oppression, de la marginalisation, mais aussi de la domination et de la normalité. Ces termes sont des paires d’opposition dont l’un des termes ne va pas sans l’autre. Refrain déjà connu, dira-t-on. Certes, mais leçon peu retenue. Il s’agit d’insister sur ce que j’ai répété au cours des années, et principalement à propos de l’opposition entre les femmes et les hommes : la division se construit en même temps que la hiérarchie et non pas avant. » Les uns derrières les Autres, in Classer / dominer – Qui sont les « autres » ?  Christine Delphy.

Reprendre la préparation de l’enduit.

Ne pas suivre les conseils de l’ouvrier qui travaille sur le ravalement. Après avoir décapé les murs au mieux, enlevant à la spatule les vieilles couches de peintres et de plâtres, faut-il poncer, puis laver, puis passer une première couche de peinture avant l’enduit ? Passer une première couche de peinture avant l’enduit était le conseil de l’ouvrier, afin que l’enduit tienne mieux. Mais avant de passer cette première couche de peinture, faut-il poncer puis laver ? Ces deux opérations me demanderaient combien d’heures encore ? Je ponce dans la salle de bain. Ces deux opérations vont me demander combien d’heures encore ? Il faut bâcher pour protéger de la poussière de plâtres, et déplacer les quelques meubles et affaires de cette chambre habitée. Je commence à passer l’enduit sans plus attendre.

Manger un kebab en terrasse du restaurant turque — Anatolien, c’est son nom — , rue aux ours. Viande industriellement découpée et conditionnée ? Condition de vie puis d’exécution de l’animal ? Des animaux ? Viande d’un seul animal ou de plusieurs animaux, comme le vin, produit par une coopérative et dont les raisins sont amenés par différents producteurs, mélangés, pour produire un vin, là : viande du bloc de viande pour kebab provenant de combien d’animaux ?

Le caractère structurellement criminel de l’espèce humaine.

Les personnes humaines qui travaillent dans ce restaurant turc sont-elles Pro-Erdogan, Anti-Erdogan, ni pro ni anti ? Ont-elles toutes la même opinion ? L’Opinion. Et les personnes humaines turques qui fréquentent le restaurant ?

Manger un flan aux pistaches sur le parvis de Beaubourg. M’asseoir au sol, serein, ce jour, à ce moment du jour. Un homme seul, à ma droite. Sentir — imaginer, projeter, croire pouvoir dire : sentir — sa détresse, une solitude de détresse.

Je n’ai pas d’amie noire.

Je vais une première fois au Leroy Merlin de Beaubourg pour acheter une bâche de protection pour les travaux, épaisseur 40 micron, dimension 15 mètres par 3. J’y retourne pour acheter enduits et plâtre. Ne pas vouloir aller demain dimanche dans un magasin ouvert le dimanche.

Je ne connais à peu près rien de la légende de Merlin l’enchanteur.

Je pense une fois encore à : être en possession d’une massue. Aujourd’hui : pour péter la machine qui diffuse la voix annonçant les numéros des caisses de paiement, caisses enregistreuses, lorsque la précédente ou le précédent client.e a payé et libère la caisse, « la caisse est libre », ces caisses enregistreuses, celles-ci précisément à cette endroit du magasin, dites caisses traditionnelles c’est-à-dire chacune activée par un.e employé.e. Mettre la pression sur les êtres humains qui encaissent l’argent et celles et ceux qui le donnent — l’argent ? Est-ce que sans la voix enregistrée, ça irait moins vite ? Leur argent. Mon argent. Ton argent. Notre argent.

Lire la lettre que Anne m’a écrite ce matin. Mon émotion à la lire. Non tant pour ce que dit la lettre, qui n’est pas une évocation heureuse, mais du fait que Anne donne quelque chose, d’elle, quelque chose d’important encore jamais énoncé ainsi.

Recevoir un e-mail de cousin Ki. Se voir en décembre à Nantes ? Lui répondre oui. Avec grand plaisir. Se voir ce soir à Paris ? Oui. Viens donc manger. Il y aura du lapin au menu.

Estelle et cousin Ki, rue Marcadet, chez eux. L’appart où Ki m’offrit l’Éthique il y a maintenant bientôt six ans. Cousin Ki sert l’apéritif, roule une cigarette à Estelle. Cousin Ki et moi restons culs assis dans le canapé tandis qu’Estelle met la table pour manger et finit de préparer le repas à la cuisine.

Il vient d’où le lapin ? Du supermarché.

Le caractère structurellement criminel de l’espèce humaine.

Deleuze, et Spinoza.

Aussi vite que possible. « Il va aussi vite que possible. C’est ça la vitesse relative de la pensée. La raison exige qu’il y ait un rythme de la pensée. Vous ne commencerez pas par l’Être, vous commencerez par ce qui vous donne accès à l’Être.» Par les attributs. Commencer la lecture de l’Éthique par la partie trois, par les affects, fut une manière d’expérimenter cet « aussi vite que possible ».

Guillaume, tu es mon maître en enduit, me dis-je, pensant à Guillaume nous aidant pour l’enduit dans la maison, il y a trois ans, et diluant la fin de l’enduit préparé, qui durcit, diluant avec de l’eau et l’enduit retrouvant souplesse, faisant cela, aujourd’hui.

Pensant à la mort de Cimino que j’apprends en lisant Tiens ferme ta couronne de Haenel, je pense à Vincent, lui ayant parlé de ce livre mardi dernier, mais je ne sais si je pense à lui à cause du cinéma ou à cause de la mort, je sais que je décide de ne pas lui parler de la mort de Cimino dans un e-mail que je lui écris, gêné, pensant à Pauline son amie dont il m’a parlé, condamnée par un cancer.

Recevoir un un e-mail de Laurence A, qui demande un soutien financier pour une femme du Congo-Kinshasa qu’elle a rencontré en 2013. Besoin de 559 euros pour payer les timbres fiscaux nécessaires pour sa carte de séjour. Je réponds à Laurence que j’enverrai lundi un chèque. Je pense aussi à Théo. Et si cette femme était la femme qu’il cherche ?

Le récit des réfugiés, dit Estelle, c’est la partie immergée de l’iceberg. Quand tu commences à parler avec eux, tu commences à découvrir la partie cachée sous l’eau.

Il existe une École Nationale de l’Administration Pénitentiaire, à Agen. Avec une Médiathèque.

Cousin Ki prononce souvent le mot déterminisme et l’expression libre arbitre.

Je réponds intuition.

Et. Entre intuition, libre arbitre et déterminisme, je raconte à cousin Ki que je vais vérifier au sous-sol de Leroy Merlin le prix du pot de 10 kilos d’enduit. J’ai cru lire un autre prix, au sous-sol, là où j’ai pris le pot, un autre prix que le prix que je paye. L’argent. Je demande au vigile s’il y a un endroit où je pourrais déposer mon gros pot de 10 kilos afin de pouvoir descendre au sous-sol vérifier un prix. Il me dit que je peux descendre au sous-sol avec le pot. C’est trop lourd. Je vais demander au caissier à qui j’ai payé le pot si je peux déposer à côté de sa caisse mon gros pot de 10 kilos afin de pouvoir descendre au sous-sol vérifier un prix. Il me dit okay, mais faites vite. Je vais vérifier le prix. C’est bien le prix que j’ai payé. Non celui que j’avais cru voir. Un doute envolé. Un rapport de sympathie établi avec le caissier, que je remercie.

« La gaieté ne peut avoir d’excès et elle est toujours bonne, la mélancolie au contraire est toujours mauvaise. »

C’est une belle soirée. Une belle journée. Infamies en cours.
 
 
 
 
 
3 septembre 17. Un dimanche.

Comme le restaurant turque est fermé, j’avance dans la rue Saint-Martin, je m’arrête dans un restaurant libanais, et je commande une pita libanaise à emporter : une pita falafel, finalement non, une pita chawarma, le gars qui bosse à faire les pitas fait des pas de moonwalk pour se déplacer entre les ingrédients et la table où il confectionne les sandwichs et le four où il les réchauffe, je lui demande vous faites Michael Jackson ? Il dit ah mais vous savez c’est James Brown qui lui a appris le moonwalk, il y a une vidéo où ils sont tous les deux, Michael est tout petit, gamin, il est encore noir, on parle un peu pendant qu’il fait le sandwich, le gars m’offre un falavel au moment de partir, vous vouliez une pita falafel au début. Je marche jusqu’au parvis de Beaubourg. À nouveau je m’assois au sol. Je mange la pita. À ma droite, une file d’attente jusqu’au haut de la place — des personnes qui vont entrer dans le centre. L’art. La culture. L’argent. À ma gauche, un gars a installé au sol une nappe avec serviettes à carreaux, des choses à manger, des fruits, des jolis raisins blancs, de jolis grappes de raisins blancs, et tout le nécessaire pour un déjeuner sur l’herbe sans herbe sur le parvis de Beaubourg, au soleil de ce midi, il y a trois petits coussin à l’extérieur de la nappe, un couple — une femme et un homme — le rejoignent, il les accueille.
 

 
 
J’écoute les cours de Deleuze sur Spinoza en étalant l’enduit.

À réécouter, à partir de 1h34.

À 1h39. L’esclave et l’impuissant. C’est un mode de vie. L’esclavage comme mode vie et non comme statut social.

À 1h40 : «  Et qu’est-ce qu’il y a de commun entre un tyran qui a le pouvoir, un esclave qui n’a pas le pouvoir et un prêtre qui ne semble avoir d’autre pouvoir que spirituel. Qu’est-ce qu’il y a de commun ? Et en quoi sont ils « impuissants » puisqu’au contraire ça semble être au moins pour le tyran et le prêtre des hommes de pouvoir. L’un le pouvoir politique, l’autre le pouvoir spirituel. On sent qu’il y a bien un point commun et quand on lit Spinoza de texte en texte on est confirmé sur ce point commun. C’est presque une devinette. Qu’est-ce que, pour Spinoza, il y a de commun entre un tyran qui a le pouvoir politique, un esclave, et un prêtre qui exerce un pouvoir spirituel ? Ce quelque chose de commun c’est ce qui va faire dire à Spinoza : « Mais ce sont des impuissants ». C’est que d’une certaine manière, voilà, ils ont besoin d’attrister la vie. C’est vieux, cette idée. Nietzsche aussi dira tout à fait des trucs comme ça. Ils ont besoin de faire régner la tristesse. Spinoza pense comme ça, il le sent. Il le sent très profondément. Ils ont besoin de faire régner la tristesse parce que le pouvoir qu’ils ont, ne peut être fondé que sur la tristesse.

Et Spinoza fait un portrait très très étrange du tyran. En expliquant que le tyran c’est quelqu’un qui a besoin avant tout de la tristesse de ses sujets. Parce qu’il n’y a pas de terreur qui n’ait une espèce de tristesse collective comme base. »

Anne qui revient de Dijon monte un moment à la chambre puis va voir Sarah. Puis elle voit Laura. J’écoute Tarkos en continuant à passer l’enduit. Je connais trop peu Tarkos. Comme un ami et un inconnu en même temps. Je rejoins Anne et Laura.

Laura parle de la conférence et du temps d’échange avec Didi-Huberman en juillet dernier à Tarnac. Didi-Huberman parle de Platon et du tyran. Le philosophe qui souffle à l’oreille du tyran. Platon a gagné, dit Didi. Platon est toujours là, pas le tyran. Non dit Laura. L’effacement des mémoires de la tyrannie et des effets réels de la tyrannie a gagné. Dire « Platon a gagné » c’est effacer la mémoire des tyrannies, des faits et des effets réels des tyrannies.

Ce n’est pas à Tarnac que Didi parle. C’est dans un village de Corrèze ou de la Creuse ou de Haute-Vienne qui n’est pas Tarnac. Tarnac est un nom. Est devenu un nom. Tarnac, comme la zad de Notre Dame des Landes, comme Bure, comme d’autres lieux, devenus noms.

Tarnac est un lieu, d’abord. Tarnac est la coïncidence d’un lieu, de présences en ce lieu, et d’idées en acte. D’autres lieux, d’autres présences et d’autres idées en actes coïncident. Qu’ils soient sans nom est une de leur force.

Retour heureux à Nantes. Infamies en cours.

Migrants en Libye : le pacte pourri entre Rome, les garde-côtes et les trafiquants — pdf ici.
 
 
 
 
 
4 septembre 17. Un lundi.

Lecture du Grand Jeu de Céline Minard. Elle évoque une pièce pour violoncelle. Pression, de Lachenmann. On peut écouter une version ici : par exemple celle-ci.

L’hôtel de Région. À côté, le parc, au bout de l’île de Nantes, côté est, à l’extrémité est de ce qui est aujourd’hui l’île de Nantes. Le Campus Région : une zone de l’île, autour de l’hôtel de Région, exclusivement occupée par des bâtiments de l’administration régionale. Dans le bâtiment Océane où j’ai un rendez-vous, elles, ils, déménagent en interne. Les bureaux changent d’étage, pour ce que je comprends. Des cartons dans le couloirs. Une salle au fond à droite dans un couloir au rez-de-chaussée, la salle Saline. C’est là qu’a lieu mon rendez-vous. Dehors, non loin, le parc. Là, des révolutionnaires se réunissent entre les poussettes familiales pour les actions à venir.

La fiction peut être le simple déplacement d’un fait réel du lieu où il a eu lieu vers un autre lieu. Ou d’un jour ou il a eu lieu vers un autre jour.

Des bureaux qui changent d’étage, pour un.e fonctionnaire routinier.e, est-ce une révolution ?

À l’espace café non loin de la salle Salines, deux brochures que je trouve, dans le bâtiment Océane. Feuille de route régional sur la transition énergétique, 2017/2021. Schéma régional de développement du tourisme et des loisirs, 2016/2020.

Catégorie « livre et lecture ». Catégorie « action sociale ». Catégorie « transition énergétique « . Catégorie « tourisme et loisir ». Catégories. Classer. Dominer.

M’allonger sur le métal des plaques recouvrant une ancienne rampe de lancement de bateau, à l’autre bout de l’île, côté ouest. Marcher le long de la Chézine, du côté de Canclaux. Laisser aller. Ne cherche pas le sens. Ne guette pas les juges. En ce moment où tu produis toi-même, l’énonçant, ta propre impuissance (je ne peux faire ceci, cela, ceci, cela…), laisse fuir ce que tu ne peux, laisse-toi juste glisser là, sur le sol, sur ce métal, dors, le long de cette rivière, marche, la nécessité de ton désir trouvera son chemin, tu laisseras venir, laisse-venir, tu te laisseras venir à la nécessité de ton désir. Contre ce que je pensais de mon affinité avec Le Grand Jeu de Minard, je sens comment le texte m’aide à penser, ressentir, et jusqu’à vivre la possibilité, l’effectivité d’un certain détachement.

JSA1. Journée sans alcool, 1. Un sevrage alcoolique à la suite du sevrage facebook. Addictions : fuites des tristesses.

Le désir sexuel, large et simple. Renouveau de présence. Baise douce large, joyeuse et fougue, dans le fauteuil en osier dans le bureau de Anne.

Large.

La promesse et la menace.

Le Grand Jeu. Page 49 :

« Il n’y a pas, n’est-ce pas, de promesse sans contrepartie ? Ou il y en a ? Je ne vois pas.

La meilleure menace est celle qui se passe de son exécution parce que c’est là précisément que réside son pouvoir, la pression qu’elle exerce : ne pas se réaliser.

Est-ce que refuser l’autorité à celui qui l’exige par la menace, c’est précisément s’approprier ce qu’il demande ? Est-ce pour cette raison qu’il est impossible d’ignorer une menace ? Plus encore qu’une promesse.

L’autorité : le grand jeu de l’humanité ? »
 
 
 
 
 
5 septembre 17. Un mardi.

Se remettre à la tâche. Se mettre à la tâche. Les petites choses à faire, les « sales » petites choses, à faire, pas sales mais salutaire, au contraire, simplement, les faire, quand l’humeur — alors que l’humeur — est grise, faire ce que tu as à faire, ces choses, oui, comme extérieures à la nécessité de ton désir — mon désir, moi, désir, moi, désir moi moi moi — ces choses, extérieures, elles ne t’engagent pas, elles n’engagent pas les réponses effectives à ta grosse quête de sens qui plombe, alors, oui, se laisser aller à les faire, ces choses, non essentielles et délicieusement non essentielles, délicieuses car sans la charge de quelque essence ou quelque sens pour ta vie, faire ces choses, là, qui sont à faire, dans les relations qui sont aujourd’hui celles que tu tisses, ou dans lesquelles tu tisses, et, de faire, le désir et la possibilité de faire avec désir se forme, car oui une fois encore vivre ceci, évident et simple lorsque ça a lieu : c’est par le faire – quel qu’il soit – que le désir se forme. Deleuze et Guattari. Et, à la terrasse du Fy’s Café où j’écris ces mots en attendant Vincent, la patronne qui sort pour fumer un clope me dit vous écrivez votre journal ? Je réponds oui. Je lui raconte un peu ce que je fais. Écrivain. Dans quelle genre, elle demande ? Je lui dis que ça a trouvé sa place du côté de la poésie. Mais c’est presque un journal. Presque un roman aussi. Il y a un personnage. Ernesto. Il vient d’un livre de Duras. « Ah, Duras, il y a des noms, comme ça, j’évite ». « Ah, la poésie, pas trop. » Elle me parle du Liseur de 6h27. La dernière fois, mardi dernier, c’était « Ah, si c’est mystique, ça va pas le faire », je lui parlais du dernier Haenel. La prochaine fois je lui amène Spinoza in China.

Pomme de terre vapeur et riz blanc avec des algues, dans deux grandes assiettes, dans la cuisine, ce midi. Puis, écoutant France Culture, blablabala, la rentrée scolaire, blablabla, 12 élèves en cp en zone prioritaire, blablabla, fuck les emplois aidés, Anne dit : « une pensée pour Ada et Alix et Jeanne et Maxime, en ces jours de Rentrée des classes. » Enfants scolarisés. Enfants non-scolarisés. Une classe – à l’école. La classe – une armée : les conscrits. Une classe – sociale. La classe – ouais, c’est la classe. Stylé. Un style. Une classe. Classer. Dominer.

« J’essayais de prendre pour moi, pour mon compte, à l’endroit du monde et au moment de l’Histoire où j’ai ma place, les mots d’un homme dont la langue n’a plus cours. J’essayais de déduire de son langage la forme de sa vie. De reconstituer, à partir des traces qu’il avait voulu laisser, ce qu’il n’aurait pas pensé à noter. Le vibrato de son temps. J’essayais d’entendre sa voix, sa voix humaine. Le déplacement d’air, les ondes qu’il avait produites en prononçant ces paroles avant de les écrire. J’essayais de calculer le volume de son univers évanoui, de faire apparaître son hologramme. Comme si mon attention pouvait être le support physique, le morceau d’espace pas tout à fait vide dans lequel ses mots un instant pouvaient passer, scintiller, et rendre visible la forme particulière de sa présence au monde.

Je lisais de cette façon, puis je relisais en essayant cette fois de l’adapter à ma forme, mon époque, ma langue, mon savoir, mes pratiques. De tirer vers moi, pour moi, pour m’en servir, l’efficace, la sagesse, l’expérience, la technique des prescriptions et des rappels qu’il s’était faits à lui-même et qu’il avait voulu transmettre. »

Le Grand Jeu, page 70.
 

 

 
 
 
 
 
6 septembre 17. Un mercredi.

Rendez-vous à la mairie. Pour l’éventuel financement d’un projet. Parler, entendre parler : projet, dispositif, territoires. Ça me rend infiniment triste. Tristesse, autant à cause de ce cadre et langage administratifs, et de gestion des projets, des êtres et des lieux. Qu’à cause de cette impossibilité — la mienne, oui — à affronter une quelconque altérité. À affronter un discours, une manière de penser et de classer autre. Car oui je pense et je classe et veux dominer, également, mais sans force, autre que la fuite.

Chercher les bonnes alliances, aussi.

Aujourd’hui tristesse. Pu en voiture, dans la ville. Très bon pour l’accroissement de la tristesse. Deux ordonnances, chez le médecin. Aller chercher des récipients nécessaires aux analyses à faire dans un laboratoire médicale, boulevard Jules Verne. Aller à la Biocoop de la Beaujoire, y acheter trois légumes. Manger des tomates dans le magasin. La femme qui mendie devant le magasin. Lui donner un euro. L’argent. Son sourire. Chercher une pharmacie pour les médicaments de Anne. Commander à la pharmacie à côté de chez nous les médicaments qui seront là demain matin. Me sentir, attendant Anne au volant de la voiture à proximité de la pharmacie, aussi vieux que le vieux monsieur qui attend sa vieille épouse qui est à la pharmacie, elle aussi, et qui le rejoint, grimpe dans la voiture et ils s’en vont.

« Le train blindé de la révolution est toujours en marche vers n’importe quelle direction, mais il est lent : il ressemble non pas à un TGV, mais à ces trains de province qui s’arrêtent dans chaque gare minuscule et inconnue. L’accélérationisme de gauche, sur le plan moral, est une forme d’impatience qui, comme le disait Kafka, est l’un des péchés capitaux : à cause de son impatience l’humanité a été chassée du paradis et, toujours à cause de celle-ci, ne parvient pas à y revenir. »
 
 
 
 
 
7 septembre 17. Un jeudi.

Échantillons de selles dans deux petites boîtes blanches. Laboratoire. Vélo. Pharmacie. Rond-point du Croissant. Récupérer les médicaments commandés hier par Anne. Préfecture. Pour une nouvelle carte grise. Il manque des papiers. Un acte notarié qui justifie et prouve que les deux fils sont bien les deux fils et les seules héritiers de la voiture de leur père mort. Terme juridique, administratif : une dévolution successorale. Et aussi : une attestation comme quoi la voiture n’a pas roulé depuis le décès de. Croiser Florence. En tenue de marcheuse. Le long de l’Erdre. Sa thèse, à Paris, en octobre. Appeler Frédéric, de Mille Univers, à Bourges. Il est toujours partant pour que nous montions un projet ensemble. Un projet. Se voir. Bientôt en septembre. Se rappeler dans l’après-midi. Un documentaire radio, Inventer un autre rapport au travail. À Faux la Montage. Une Scierie. Elles et ils travaillent le bois. Salaires égaux. Directeur ou directrice tiré.e au sort tous les trois ans. Une femme qui travaille, là, elle parle de son parcours. Elle vivait à Paris. Elle a bossé dans l’édition, a été chasseuse de tête et ensuite a bossé dans je sais plus quoi. Elle dit qu’elle en pouvait plus de la merde du travail de merde par le stress de la hiérarchisation / domination. Je dis à Anne que j’aimerais connaître le parcours des autres personnes qui travaillent dans cette entreprise, auto-gestion, 25 personnes employées. Je suppose que toutes sont issues d’un milieu culturel intellectuel assez riche. Riche de quoi. Mon a priori. Faire gaffe à : ne pas sauver sa peau en oubliant celles et ceux qui n’évoluent pas dans un milieu ou cadre de vie où il est aisément possible d’établir et de penser les connexions nécessaires pour : vivre une telle bonne vie. Les plus pauvres. Les pauvres. Les salauds de pauvres. Appeler Denis, pour les papiers qui manquent, pour la carte grise, pour la voiture. Il répond. Il est au volant. Il conduit. Ça coupe. J’appelle mes parents. Denis me rappelle. Il m’envoie par internet les papiers nécessaires. On fait un petit repas tendre et simple, le soir, dans la cuisine. Entre 13h00 et 22h00 je fais du pain. Il est prêt pour demain.
 
 
 
 
 
8 septembre 17. Un vendredi.

« On parle longtemps dans les ruines du monastère. Quelque chose du désir — sexuel — renaît ici. »

C’était le 24 août.

La mystique, chez Haenel. Le désir, la mystique, la parole, la sexualité. Je pense au personnage du moine dans Le Grand Jeu de Minard. Le moine est en fait une nonne.

Tiens ferme ta couronne.

Le Grand Jeu.

Selles dans boîte blanche. Laboratoire. Vélo. Aller au marché. Acheter. Des légumes. Le gentil producteur. Regarder le producteur chez qui j’allais avant, chez qui je ne vais plus. Retour maison. Re-départ. Croiser Tamara. Au bord de l’Erdre. Elle fait des échauffements. Avant de courir. Elle propose de se rappeler pour, se voir. Je dis oui. Ne plus se voir. Se perdre de vue. Préfecture. Merde. J’ai pas la clé de l’antivol pour le vélo. J’entre dans la préfecture avec le vélo. Je prends la file d’attente. Un œil sur le vélo. Je donne les papiers à la fonctionnaire. C’est bon. Retour maison. Sur le Chemin, rue Pitre Chevalier, Loïse, qui sort d’un immeuble. Tu sors de chez toi ? Non, de chez ma psy. Je lui demande comment ça va. Elle dit là je vais pas pouvoir te répondre. Je dis c’est marrant je viens juste de croiser Tamara. Loïse fond en sanglot. Je ne vais pas rester, Marc, on s’appelle. Oui. Oui. Oui voyons-nous.

Réponse de Théo à une question que je lui pose par e-mail ce matin :

« Le nom du mouvement politique est l’ARP. Plus d’infos, aller sur google, tu tapes « RDC : ARP de Faustin Munene  » »

En Colombie, la mafia veut elle aussi négocier la paix.
 
 
 
 
 
9 septembre 17. Un samedi.

De quoi suis-je l’immigré. En quoi suis-je immigré. En qui et de qui suis-je immigré. De quoi suis-je l’immigrant. En quoi suis-je un immigrant. De qui suis-je l’immigrant. En qui. De quoi je suis le nègre. De qui et en quoi et en qui suis-je le nègre. En quoi suis-je la gouine ou le pédé, de quoi et de qui et en qui suis-je la gouine ou le pédé. En quoi suis-je le trans ou la trans. De quoi, de qui, en qui suis-je le trans ou la trans. En quoi suis-je une femme. De quoi ou de qui ou en qui suis-je une femme. Et le fasciste. En quoi ou de quoi, et en qui et de qui suis-je le fasciste. De quoi suis-je le pauvre. De qui et en quoi et en qui suis-je le pauvre. De qui et en quoi et en qui et de quoi suis-je communiste. De quoi suis-je le riche. En qui et de qui suis-je le riche. En quoi suis-je le riche. Et l’analphabète, et le révolutionnaire, et l’esclave et l’esclavagiste — et le prolétaire — de quoi et en quoi et en qui et de qui suis-je l’analphabète, et le révolutionnaire, et l’esclave et l’esclavagiste ? Et le prolo.

Avec Anne, soirée chez Christina et Guillaume, avec Carla et Vincent qui nous rejoignent.

On parle de Zénon d’Élée. On parle d’Achille et de la tortue. D’une flèche qui n’atteint jamais sa cible.

On se dit à mardi. Pour la manif du 12.
 
 
 
 
 
10 septembre 17. Un dimanche.

3 articles de Mediapart.

« En Syrie, la phase de “désescalade” est loin d’être achevée ». Entretien avec Bassma Kodmani — pdf ici.

Retour sur la situation porte de la Chapelle — pdf ici.

Syrie: les véritables objectifs du raid israélien contre Masyaf — pdf ici.
 
 
 
 
 
11 septembre 17. Un lundi.

Proposition pour le « nous 11h11 » de septembre :

11h11. Nantes. Ciel gris, avec lumière. Bureau, côté jardin. Je raccroche d’une brève conversation avec C qui m’annonce le report, à nouveau, de mon intervention à la maison d’arrêt d’Angers. A vient de descendre l’escalier. Dehors, sonnerie de la reprise des cours au collège ou lycée Blanche de Castille. Acouphène, surtout dans l’oreille gauche. Soufflerie de la ventilation du petit ordi. Sur la table, mille objets — réellement mille ? Une cinquantaine de livres, des feuilles, des carnets, des livrets, des dépliants, des agendas, des stylos, des crayons, des feutres, des marqueurs, un appareil photo, un mètre dérouleur, deux rouleaux de scotch dans leur dévideur, des lunettes de piscine, un casque audio, une tasse de café et une thermos, des lunettes pour corriger la presbytie, une baguette chinoise, un morceau de papier sopalin, un cutter, des lames — larges — pour le cutter, un tube de colle, un tournevis, un taille-crayon, un cure-oreille en bois, un étui à lentilles, une boite avec des flacons de collyre, une boîte en carton avec des agrafes, deux téléphones, un dit fixe, sans fil, un dit portable, des briquets, des marques-pages gris métal, des clés usb, des lunettes pour protéger du soleil, un rouleau de scotch « hirschorn », une gomme, un journal écrit en caractère chinois, une lampe de bureau. Mille et une prothèses. Au mur, cinq cartes postales, des feuilles de divers formats, dont quelques dessins, d’enfants, et de personnes légalement majeures, aussi, une lettre, une petite affiche pour une soirée poésie à bordeaux, des autocollants, des tickets de caisse, des justificatifs d’envoi de courrier avec avis de réception, l’impression d’une carte topographique avec parmi les légendes celle-ci : « principaux check point policiers ». Tee-shirt mauve, vieux gilet côtelé troué aux coudes avec bouts de manches élimés, blue jean déchiré au niveau des deux genoux, chaussures de marche à lacets orange.

intéressé / par / proposition / classes / moyennes / tiens / ferme / ta / couronne / merci / merci
 
 

Contre les ordonnances. Mouvement social, moment de vérité
https://www.mediapart.fr/journal/economie/110917/manifestations-contre-les-ordonnances-test-grandeur-nature-pour-la-cgt

L’état d’urgence permanent arrive à l’Assemblée
https://www.mediapart.fr/journal/france/110917/l-etat-d-urgence-permanent-arrive-l-assemblee

Les conservateurs en passe de se maintenir en Norvège
https://www.mediapart.fr/journal/international/110917/les-conservateurs-en-passe-de-se-maintenir-en-norvege

Elliott a fait une offre sur le concepteur de logiciels Gigamon
https://www.mediapart.fr/journal/economie/110917/elliott-fait-une-offre-sur-le-concepteur-de-logiciels-gigamon

1,6 milliard d’euros chaque année pour Défense française de 2019 à 2022
https://www.mediapart.fr/journal/france/110917/16-milliard-deuros-chaque-annee-pour-defense-francaise-de-2019-2022

Quatre-vingt-dix entreprises sont responsables de 50% du réchauffement climatique
https://www.mediapart.fr/journal/international/110917/quatre-vingt-dix-entreprises-sont-responsables-de-50-du-rechauffement-climatique

VW va investir des milliards dans les voitures électriques
https://www.mediapart.fr/journal/economie/110917/vw-va-investir-des-milliards-dans-les-voitures-electriques

L’UE ne comprend pas l’arrêt des importations chinoises de fromages
https://www.mediapart.fr/journal/economie/110917/lue-ne-comprend-pas-larret-des-importations-chinoises-de-fromages

 
 
 
 
 
12 septembre 17. Un mardi.

Finalement Ernesto va à la manif. Pourquoi n’y serait-il pas allé ? Il n’y serait pas allé pour cause d’inadéquation entre idéal révolutionnaire et réalité pas idéalement révolutionnaire et hontes — mettons-les au pluriel — conséquentes. La honte est une grosse bouse de merde se dit Ernesto. Okay. Je vais. Faire. Ce que je peux — faire. À savoir, se dit Ernesto, aujourd’hui : participer a minima au faire nombre, à défaut d’être serein quant à cette foutue adéquation pensée(s) / action(s). L’erreur, se dit-il — mon présent et lent et long et laborieux ratage —

« Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.

Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit.

Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

Tout jadis. Jamais rien d’autre. D’essayé. De raté. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.

D’abord le corps. Non. D’abord le lieu. Non. D’abord les deux. Tantôt l’un ou l’autre. Tantôt l’autre ou l’un. Dégoûté de l’un essayer l’autre. Dégoûté de l’autre retour au dégoût de l’un. Encore et encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’au dégoût des deux. Vomir et partir. Là où ni l’un ni l’autre. Jusqu’au dégoût de là. Vomir et revenir. Le corps encore. Où nul. Le lieu encore. Où nul. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu’à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là ou ni l’un ni l’autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon. »
— mon présent et lent et long et laborieux ratage — rater, rater mieux encore — , étant de commencer, encore, avec la pensée, de partir de l’idée, encore, pour aller à l’action et à la pratique. Et, ne pas même y aller — à l’action. Du moins ne pas aller vers celle seule vers laquelle je veux, aller — Ernesto clown de l’aporie ? — celle produite par l’idéal — uh ! — celle-là sans une once d’aspérité avec la réalité des corps, la possibilité des conflits, des désaccords, des nécessaires affirmations.

Aucune action ne s’est jamais réalisé autrement que par une nécessité de corps — nécessité des corps, que la pensée accompagne. Tout mouvement inverse — demander au corps de suivre la pensée — est mortifère comme Ernesto salopé en vieux pépé la mort de peur, avec sa face triste, grise. Encore. Un effort. Pour comprendre.

Pour comprendre, pratiquement — c’est-à-dire dans la pratique, oui — que le courage se tient, également, mais pas seulement, dans la bonne compréhension de ce que je peux — faire. Et que c’est par là où je peux — faire — , et faisant ce que je peux, que la seule adéquation pratique / théorique peut se développer, par les faits, dès lors, et non par le vouloir de sa réalisation.

Toi tu prends le bus parce que tu n’as pas de vélo et moi comme j’ai un vélo et qu’une des composantes de notre amour peut poser son cul sur la selle du vélo et une autre attendre le bus avec nos deux corps parlant de la possibilité d’une rencontre entre la sorcière Starhawk et le docteur Tiqqun, par exemple, alors, on attend le bus en parlant de nos corps qui mouillent et bandent, présentement, rapport à l’émotion qu’on s’est trafiqué en marchant, en parlant, se parlant, puis, quand le bus est là tu montes dans le bus avec l’une des composantes de notre amour et je pose une autre des composantes de notre amour sur la selle du vélo et on se retrouve quatre arrêts plus loin, là où la ligne est coupée — rapport à la manif d’aujourd’hui.

[Ici, afin que ma cousine Madeleine fermière âgée de 87 ans puisse profiter des lignes ci-dessus, là où les mots Starhawk et Tiqqun ont été utilisés, il va me falloir : soit expliciter qui ou quoi désigne ces deux mots, soit inventer de la fiction ou encore autre chose qui permettra et à celles et ceux qui connaissent et à celles et ceux qui ne connaissent de recevoir à égalité — autant que faire se peut — une information de type littérature inclusive. Ce commentaire faisant clairement partie d’une littérature quant à elle encore non-inclusive.] [rater, rater mieux encore]

[il n’y aurait pas d’écart majeur entre un désir révolutionnaire littéraire et un désir révolutionnaire et un désir révolutionnaire et un désir révolutionnaire]

Dans les faits, ce jour, Ernesto parvient à comprendre, grâce à Minerva, qu’il appelle aussi parfois mon amour — regrettant quand il dit mon amour, toujours regrettant de s’être laissé aller à l’usage de ce mon possessif, oh | eh \ bref — , Ernesto parvenant à comprendre aujourd’hui grâce à Minerva et aussi grâce à lui — nécessairement — et aussi grâce à la situation générale et aussi via la situation particulière d’elle et de lui à un moment donné dans la cuisine quand Minerva dit Echtelekomak Parlafou’nalimen, et qu’Ernesto entend Azilamokeur Encouchoviva, Ernesto comprend qu’il serait juste super malheureux, malheureux méga triste et qu’il se sentirait encore un peu plus pépé la mort que la dernière fois quand il est allé amener l’ordi à la réparation et qu’il se sentait comme la vieille dame dans la boutique avec lui, je comprends pas, je comprends pas, je comprends pas… Ernesto se sentirait méga méga méga méga méga triste… s’il n’allait pas à la manif.

Ernesto, donc, décide d’aller à la manif, j’y vais, nous y allons, Minerva et moi. Et Minerva grimpe dans le bus avec la grâce qu’on peut lui imaginer — si l’on aime imaginer— , et moi je la suis — verbe suivre — en vélo.

Beau cortège.

Vers 17h02, après une course devant une rangée de gardes mobiles eux-mêmes courant — ne souhaitant d’aucune manière établir le contact avec eux, je vois, au loin, la sombre silhouette d’un héros modeste — avec qui je ne suis pas en paix. À 17h26, je vois passer deux fées de la zad — avec qui je ne suis pas en paix.

Il n’y a pas de héros dans la vie réel Ernesto. Il n’y a pas de fées dans la vie réel Ernesto. Il y a des faits, oui. Il y a des femmes et des hommmes et des arbres et toutes sortes de plantes et toutes sortes d’animales et d’animaux femelles et mâles et de la pierre et des métaux et du béton et de l’uranium enrichi ou non enrichi et toutes sortes de matériaux et toutes sortes d’êtres vivantes et vivantes en relations les unes et les uns avec les autres et ces relations sont des relations d’alliances ou conflictuelles et ces alliances et ces conflits sont plus ou moins consciemment véccus mais quel que soit le degré de conscience et de compréhension de ce qu’il en est des causes produisant alliances et conflits ces relations sont réellement vécues.
Charges des crs. Charges de la bac. Détonations. Arrestations.

Suivant à distance la deuxième partie — le deuxième temps, moment — de la manif. L’hélicoptère de la police à hauteur du haut des immeubles. Jamais vu aussi bas. Caméras embarquées zoomant sur les visages — non pour filmer leur joie ou leur colère ou quelque rage, mais pour identifier. Identité. Fichage.

Prochaine manif à Nantes le 20 septembre.

Puis. Une bière et deux avec Minerva, en terrasse du Bon Pasteur. C’est le nom d’un troquet. C’est qui ce bon pasteur ?

Puis. Tour en vélo, solo, pour notation de quelques-uns des poèmes du jour.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
Puis. On se retrouve au Rital. C’est le nom d’une pizzeria. Douceur. Retour à pied et vélo. On se fout des gentils petits doigts dans nos gentils petits culs. On bande et mouille et caresses dans la marche. Une composante de l’amour sur une selle, l’autre se tortillant, un coup en haut un coup en bas, de droite et de gauche — je parle du mouvement du rebondi des fesses, du roulement d’un cul — , j’extrais la queue de Minerva hors de son blue jean, la suce à l’ombre d’un platane. Plus tard, un gars n’a pas de téléphone portable pour appeler son pote devant chez qui il vient d’arriver. Minerva lui prête le sien. Vous n’allez pas partir en courant avec, hein ? Non, il ne part pas en courant avec.
 

 
 
Pendant ce temps-là en Colombie. Pendant ce temps-là en Afghanistan. Pendant ce temps-là au Kurdistan. Pendant ce temps-là, en Palestine. Pendant ce temps-là à Kinshasa. Pendant ce temps-là à Moscou. Pendant ce temps-là à Aulnay-sous-Bois. Pendant ce temps-là à Fleury-Mérogis. Pendant ce temps-là dans la tête de Macron. Pendant ce temps-là dans la tête d’un professeur de philosophie responsable du programme enseignement pour le Front National. Pendant ce temps-là dans la tête d’un professeur de philosophie spécialiste de Spinoza. Pendant ce temps-là à Khartoum, au Soudan. Pendant ce temps-là à Détroit. Pendant ce temps-là en Syrie, en Irak, en Italie, en Grèce. Pendant ce temps-là, à Port-Boyer — c’est le nom d’un quartier, à Nantes. Pendant ce temps-là, là, où tu vis.
 
 
 
13 septembre 17. Un mercredi.

Lever tôt vers 4h00.

Finir la lecture du Grand Jeu de Minard.

« Et si le secours, au fond, n’avait rien de personnel ? S’il était aussi impersonnel que la vie ? S’il était porté et reçu par tout autre chose que des individus ? S’il était toujours porté par un étranger ? Un étranger avant tout plutôt qu’un ennemi ?

N’est-ce pas le cas la plupart du temps ? Les pompiers, les secouristes, les médecins, les chamanes qui nous portent secours sont et doivent être des étrangers. Cela figure dans le serment d’Hippocrate : ne pas soigner ses proches. Parce que c’est dangereux pour les deux parties.

Le type absolument à bout de force, blessé, déshydraté, exsangue, choqué, au bord du délire d’épuisement ne peut être secouru que par un étranger. Son ami, son second de cordée devient dans ces circonstances un étranger, le seul lien qu’ils ont est alors celui du soutien. Le plus archaïque, le plus ancien, le plus involontaire des liens ? Le plus neutre. Aussi neutre et aussi opaque que les mouvements des organes et la formation du fœtus.

Si l’ami ne s’oublie pas comme tel, ne s’abstrait pas de sa relation envers le blessé, son soutien sera brouillé, vraisemblablement inefficace. Si le blessé rappelle son amitié à celui qui le secourt, il l’empêché. La technique du soin, quelle qu’elle soit, interdit toute relation personnelle. Elle permet aux deux personnes de s’en garder, de passer sur un autre plan, indifférent, désaffecté, urgent. La vie ne peut être sauvegardée que par une volonté et un enchaînement de faits aussi impersonnels que ceux qui l’ont fait apparaître.

Faut-il passer par la désaffection pour garder son ami, pour sauver sa vie ?

Par une désaffection profonde, sans calcul, sans condition, qui serait pure place laissée à l’autre et qui n’aurait rien d’un garant. »

Pages 166-168.

Et quelques extraits retrouvés de Tiens ferme ta couronne, notés sur une feuille volante.

« avant tout quelqu’un qui avait compris que le feu a disparu, dis-Je. Le feu qui animait les humains n’existe plus, Cimino le sait ; il est même l’un des rares à le savoir.

Il y a eu du feu, et ce feu a traversé Robert De Niro, Christopher Walken ou Meryl Streep dans The Deer Hunter ; il a enveloppé dans son immense flamme le monde des immigrés d’Europe de l’Est dans La Porte du paradis, et les a portés jusqu’au massacre final ; « il a donné sa volonté de vivre, son intensité, son innocence à Ella Watson, votre personnage, dis-je à Isabelle Huppert, mais aujourd’hui, le feu a tari, comme une vieille source : tandis que toutes les civilisations étaient fondées sur l’idée de garder le feu, notre civilisation est celle de l’extinction ; elle a horreur que ça brûle et s’est arrangée pour que le feu meure — pour que nous vivions au milieu de cendres ». »

Page 197.

« cette accélération était peut-être le présage d’une vie nouvelle, d’une vie enfin vécue, où je m’accorderais à ma propre vitesse, à ma propre lenteur »

Page 259.

« Et voici que dans ma folie je hurlais qu’il fallait épargner la baleine »

Page 277.

« la nervure même du temps, c’était la mise à mort. Chaque acte, en secret, récitait un meurtre. »

Page 323.

Page 325,

le trou dans le drap en feu (dans La porte du Paradis. Penser au trou — par le feu ? — dans le livre — la bible ? — trouvé par Ernesto dans La pluie d’été de Duras.

À propos de la manif d’hier, Yahya me dit qu’il trouve qu’ils sont vieux les manifestant.e.s qu’il a vu.e.s à la télé. Je dis à Yahya que la télé filme les vieilles et les vieux qui manifestent. Qu’elle ne filme les jeunes que lorsque les jeunes cassent.
 
 
 
 
 
14 septembre 17. Un jeudi.

Le projet de loi antiterroriste adopté en commission — ici.

Une ordonnance chez le médecin. Madame le médecin. La secrétaire. Les patients.

Le gouvernement ne tolèrera pas le blocage de la France dit Castaner — ici.

L’homme qui n’est ni le père ni le confesseur d’Ernesto est un clown triste au moment du bonjour qu’il ne dit qu’à peine et un clown hystérico-souriant muet tel le Joker de Batman au moment de l’au revoir. Cet homme est un psychanalyste. L’Anti-Œdipe est un livre.

Le site Révolution Permanent relaie la lettre ouverte du Front Social adressée « aux syndicats, associations, fronts de lutte et formations politiques ».

Une pharmacie. Une pharmacienne — madame la pharmacienne — qui parle avec une bourgeoise. Kezaco une bourgeoise? Le monde de la bourgeoisie de Claude Chabrol, toujours là. Le vieux monde toujours là.

Le site Paris Lutte Info publie un article titré Rassemblement en solidarité avec les inculpé-e-s de la keufmobile brûlée

Une fête familiale de quartier, sur la place Canclaux. La catastrophe. Ernesto spectateur de la catastrophe. Spectateur et acteur — passif mais néanmoins acteur par sa présence. Toute passivité participe des actions en cours. La dépression est l’état de l’être passif et en cela acteur de la catastrophe.

Catastrophe, entendu au sens de Walter Benjamin, comme désignant le fait que cela continue comme avant.

En même temps ça craque de partout. Oui.
 
 
 
 
 
15 septembre 17. Un vendredi.

« Il cherche à exorciser une histoire qui est aussi une malédiction. II veut que le système traditionnel établi à partir du meurtre gratuit et d’une cupidité sans limite soit purifié et racheté sans autre effusion de sang — c’est-à-dire sans se remettre en question — et sans contrainte extérieure. Mais les systèmes en place ne se régénèrent jamais, non pas tant parce qu’ils ne le souhaitent pas mais parce qu’ils ne le peuvent pas. Ils ne le peuvent pas parce que leur existence même a toujours dépendu d’une force qu’ils ont dû maîtriser. Cette domination est la clef de leur identité, le triomphe et la justification de leur histoire et c’est sur elle qu’ils assoient leur bien-être matériel. C’est une chose de voir les erreurs et les excès dont cette histoire, qui est maintenant partie intégrante de votre personnalité, est remplie ; c’en est une autre de comprendre que, pour des millions de gens, cette même histoire n’a été qu’un joug intolérable, une horrible prison, une tombe. Ce n’est pas facile d’admettre que la vie de millions de gens dépend de la destruction rapide de cette histoire même si cela entraîne l’abaissement ou la mort de ceux qui en sont les héritiers. »

No name in the street… chassés de la lumière — , James Baldwin. Page 57. Livre de Poche.

Ernesto.

« il me parut avoir, émotionnellement, cessé d’exister. J’eus l’impression qu’il s’était arraché à une adolescence prolongée et tourmentée pour entrer avec soulagement dans un âge mûr précoce, n’ayant rencontré que des théorèmes sur son chemin. »

No name in the street… chassés de la lumière.

Page 64.

« je veux dire qu’il semblait pouvoir aimer uniquement les faibles. Il y a des années que je n’ai pas revu cet homme et j’espère que tout ce que je viens de dire s’est révélé faux. Bref, j’espère qu’il a été capable de vivre. »

« J’ai toujours été frappé, en Amérique, par une pauvreté émotive si grande, une peur si profonde de la vie et des rapports humains qu’aucun Américain ne me semble capable d’établir un rapport organique, viable entre son comportement public et sa vie privée. C’est ce qui les rend si déconcertants et si émouvants, si exaspérants et si peu dignes de confiance. »

« Cet échec de la vie privée a toujours eu des effets désastreux sûr le comportement public américain et sur les relations entre Blancs et Noirs. Si les Américains n’avaient pas aussi peur devant leur moi intime, ils n’auraient jamais eu besoin d’inventer ce qu’ils continuent d’appeler « le problème noir » et ils ne dépendraient pas aussi étroitement de lui. »

Page 65.

« Les gens paient pour leurs actions mais aussi pour ce qu’ils ont accepté de devenir. Leur punition est très simple : c’est la vie qu’ils mènent. Mais le drame, c’est que la somme de ces abdications individuelles menace la vie dans le monde entier. »

Page 66.

« il essayait d’aller à l’école, de recevoir une éducation, dans un pays ou ce mot est synonyme d’endoctrinement si vous êtes blanc, et d’asservissement si vous êtes noir. »

Page 72.

Remplaçant blanc par riche — de quoi — , noir par pauvre — de quoi — , puis riche par homme — en quoi — , pauvre par femme — en quoi — , remplaçant, non : associant. Encore dans la binarité.

Des 0 et des 1. Le règne de l’informatique.

Des zéros. Des nul.le.s. Des héros. Des uns. Des êtres séparés.

« Quelles que soient les illusions de son maître à ce sujet, l’esclave sait, lui, qu’on l’appelle esclave parce que sa virilité, lui a été enlevée (ou peut l’être ou le sera un jour). Être un esclave signifie que votre virilité est menacée, et l’affection qui a pu s’établir entre certains maîtres et certains esclaves ne change rien à cette réalité brutale. Dans le cas de l’esclavage américain, le Noir s’est vu supprimer ses droits sur sa femme et ses enfants, et tous les bâtards que l’homme blanc engendrait dans le corps des femmes noires recevaient automatiquement le statut de leur mère. Les Noirs n’étaient pas les seuls étalons dans les élevages d’esclaves des domaines sudistes. Cette association, qui excluait tout amour et enrichissait financièrement les maîtres, leur donnait toute licence, sexuellement et commercialement, mais en même temps elle les dépouillait de leur responsabilité humaine à l’égard de leurs femmes, de leurs enfants et d’eux-mêmes. Les échos de ce blasphème résonnent encore dans ce pays, à tous les niveaux, publics et privés. Quand l’homme saisit ma queue, je nevis pas en lui le pédé que d’ailleurs il n’était pas, si le fait d’avoir une femme et des enfants, une maison, des voitures et une situation puissante et respectable signifie quelque chose. Je regardai ses yeux et je pensai avec tristesse : La vie qui n’est pas soumise à la conscience ne vaut pas la peine d’être vécue. Ce qu’il y a de terrible chez ces êtres sans amour, c’est qu’ils doivent se doper pour pouvoir simplement toucher un être humain. Mais ils se trompent alors de personne, non seulement parce qu’ils sont devenus aveugles et ont perdu le sens du toucher, mais parce qu’ils n’ont plus aucun moyen de savoir qu’un contact sans amour est un viol, qu’il concerne un homme ou une femme. Quand les êtres sans amour prennent le pouvoir, quand le désespoir sexuel triomphe, la sexualité de l’objet représente une menace ou une fantaisie. Que la plupart des hommes choisissent d’avilir les femmes ne peut réjouir ni celles qui sont les victimes, ni les autres. Lorsque l’on regarde la réalité en face, surtout si l’on est un homme noir, on doit admettre que ce choix n’est pas si sûr qu’il ne paraît. Le besoin impérieux qu’ont les hommes d’en avilir d’autres précisément parce que ce sont des hommes est une réalité sur laquelle l’histoire nous interdit de nous appesantir. Il est absolument certain que les hommes blancs, qui ont inventé l’énorme queue noire du nègre, sont toujours poursuivis par ce cauchemar et presque tous condamnés à essayer de s’approprier cette queue : on peut mesurer là les progrès qu’a faits le monde chrétien pour s’éloigner de la jungle où, manifestement, il tient à garder les Noirs.

En Amérique, tout homme noir paie d’un prix exorbitant le droit de marcher : car les hommes sont différents des femmes : leur équilibre dépend du poids qu’ils portent entre leurs jambes. Qu’ils l’admettent ou pas, qu’ils s’en accommodent ou en soient les victimes, tous les hommes partagent cette connaissance : un homme sans couilles n’est pas un homme ; ils savent que le mot genèse décrit le mâle, implique le phallus et se réfère à la semence qui donne la vie. Quand un homme ne peut plus respecter cela chez un autre homme — même si celui-ci est son amant — c’est qu’il a renoncé à sa condition d’homme et cette abdication sera bientôt suivi du chaos. »

Pages 74-76.
 
 
 
 
 
16 septembre 17. Un samedi.

Faisant de bon matin la vaisselle, mon amour, j’écoute sur la France Culture Raymond Aron en 1975 utiliser le mot progressivement tandis qu’il est en train d’expliquer qu’aujourd’hui, en 1975, on ne peut être que révolutionnaire ou anti-révolutionnaire et par ailleurs qu’il croit qu’il n’y a pas de politique sans violence mais qu’il déteste la violence et que la violence révolutionnaire a toujours produit d’autres maux que ceux qu’elle détruisait, expliquant par conséquent qu’il était anti-révolutionnaire donc démocrate et libéral.

Je me souviens de Godard, à propos du mot doncc’était en juillet 2011 :

«Les Grecs nous ont donné la logique. Nous avons une dette envers eux pour cela. C’est Aristote qui est à l’origine du grand “donc”. Comme dans “je ne t’aime plus, donc…” ou “je t’ai trouvé au lit avec un autre homme, donc…”.

On utilise ce mot des millions de fois, pour prendre nos décisions les plus importantes. Nous devrions commencer à payer pour cela.

Si on payait 10 euros à la Grèce à chaque fois qu’on utilise le mot “donc”, la crise serait finie en un jour, et les Grecs n’auront pas à vendre le Parthénon aux Allemands.

Nous avons les outils technologiques pour traquer tous ces “donc” sur Google. On peut même facturer les gens par iPhone.

À chaque fois qu’Angela Merkel dit aux Grecs “Nous vous avons prêté plein d’argent, donc vous devez payer », elle devra donc leur payer des royalties”.»

Raymond Aron, utilisant le mot progressivement pour défendre la modalité de vitesse et de pratique politique de la démocratie et du libéralisme — masquant sa et ses violences car il n’y a pas de politique sans violence — contre la violence de rupture du ou des faits révolutionnaires. Pour la première fois j’entends que progressivement est formé à partir de la même racine que le mot progrès — le gros allié du conservatisme.

Avec S, dans le train, entre Nantes et Massy, nous parlons fantasmes sexuels — S, tout en tricotant une écharpe noire pour l’hiver qui vient, prononçant le mot situation, pour énoncer des situations sexuelles qu’elle imagine et qu’elle imagine pouvoir vivre, et le mot fantasme, pour désigner des fantasmes sexuelles qu’elle n’imagine pas vivre et dont elle n’envisage rien d’autres pour eux que de leur conserver leur caractère de fantasme.

« C’est comment la vie sans Facebook » demande Léa.

En fin de matinée, S passe une heure avec le fils de Pablo Escobar, au Brelan, c’est un bar P.M.U, à Paris, rue Beaubourg. Le fils de Pablo Escobar parle à S de son père Pablo Escobar. S s’ennuie. Heureusement, elle a cette écharpe noire à finir de tricoter, pour l’hiver qui vient, cette écharpe noire en cours de tricotage. Elle poursuit ainsi, son tricotage, tandis que le fils de Pablo Escobar lui parle de son père Pablo Escobar. À un moment donné S demande au fils de Pablo Escobar si comme la majorité des françaises et des français son fantasme sexuel numéro un et de baiser avec une femme ou un homme de pouvoir. Ce à quoi, le fils de Pablo Escobar, précisant qu’il est de nationalité colombienne, lui confit que son fantasme est de passer l’aspirateur, nu, devant de vieilles dames — dans leurs appartements, de préférence de grandes bourgeoises, avec grand salon dans leur appartement — qui pourraient le toucher si elles le souhaitaient, mais seulement avec les mains, ou les doigts, lui se refusant de les pénétrer, de quelque manière que ce soit.

Je repense à la soirée avec Yahya. Était-il triste. Était-ce ma tristesse.
 
 
 
 
 
17 septembre 17. un dimanche.

Gina est une enfant humaine âgée de 3 ou 4 ou 5 ans. Zeno est un chat non-humain un peu plus âgé que Gina enfant humaine. Tous les deux ce soir sont très énervé.e.s peut-être à cause de notre présence, non habituelle — chez eux.

Olivier et Perrine racontent l’histoire de Cheval Confiance à Gina depuis un et deux et trois ans et plus ou moins et parfois c’est le père ou la mère d’Olivier ou Perrine qui raconte l’histoire et conséquemment Cheval Confiance en fonction de qui raconte l’histoire — qui s’écrit chaque soir, par qui la raconte — traverse des expériences extrêmement diverses.

Souvenir évoqué d’une marche dans la nuit, noire, l’été, « au-dessus » de Lodève, suite à la panne d’une voiture.

Une tartelette, offerte par Gina. Bien sûr qu’elle se souviendra de nous l’avoir offerte, demain, et si demain elle la retrouvait là, chez elle, alors qu’elle nous l’a offerte — un affront ?

« Que je sauve ma peau » — parlant avec Olivier.
 
 
 
 
 
18 septembre 17. un lundi.

Pensant au mot « collectif », ces notes : jouer collectif, le sport, jouer la gratuité, une action, le mot « collectif » et le mot « commun » et le mot « collectif » et l’action commune et la communauté, une vie, commune, les ouvriers sur le chantier, les filles et les gars de la zad, une communauté, de vie, mauvaise troupe est un collectif à l’intérieur d’une communauté, de vie, un collectif , peut naître, d’une situation, par une action, dans une situation.

Évaluation diagnostic en CP.

Saint-Avold. Barrage filtrant mis en place par des routiers.

La fréquence des pub sur BFM, vers midi, dans le restaurant turc Anatolien. Le nombre de pubs pour des voitures. Le mec, qui conduit, qui sort de la voiture et qui est rejoint pas une femme, il lui donne la clé, elle prend le volant — dans deux pubs.

Didi, le Uber chinois débarque en France.

Didi. Uber.
 
 
 
 
 
19 septembre 17. un mardi.

Fred, le soir. Olivier. Zen. Défonce. Accepter. Quoi la révolution. Le contact, avec l’essentiel, perdu. Que dit Fred, à propos de Marx ? Le système capitaliste se réapproprie tout. Hier soir, le comité invisible comme lecture chic de l’intelligentsia bourgeoise. C’est un bourgeois qui vous parle. C’est la haine d’un bourgeois qui se venge. De la tristesse — jour 261.17 — qu’il ressent. Apitoiement zéro. Penser à — reprendre la lecture de — Pétrole, Pasolini.
 
 
 
 
 
20 septembre 17. un mercredi.

Hurlement dans la nuit. Envie de me taper la tête contre les murs. De tout défoncer. De tout arrêter. De quitter la chambre et de marcher seul dans les rues jusqu’au départ du train. Quoi m’empêche de vivre — et pourtant je vis. Je ne veux pas que tu vives — est-ce que je pense un truc pareil ? Un assassin. Sans la possibilité du crime. Morale opérante. Un géniteur. Sans la volonté de procréer. Reproduction non-opérante. La vie sexuelle, de Spinoza. La vie sexuelle d’Ernesto en pépé la mort de la classe moyenne. Vas-y, attache-moi. Que faire des classes moyennes ? Rien. Quoi faire avec. En appeler à la grande désertion. Fais-moi jouir est une injonction régnante des classes moyennes.

Injonction jouis ! — capitalisme. Injonction meurs ! — djihadisme.

Capitalisme et djihadisme de Michel Surya.

J’ai renoncé avant de naître. Ce n’est pas possible autrement. Il fallait cependant que ça naisse. Ce fut lui. J’étais dedans.

C’est comme ça que je vois la chose.
 

 
 
Après un pic-nic d’aliments de l’industrie alimentaire sur un lit dans une chambre au cinquième étage d’un immeuble du marais. Paris.

Aliments achetés au supermarché le plus cher de tout le quartier,

me dit A, dans la chambre aux murs blancs fraîchement repeints et à l’installation électrique remise à neuf,

aux normes,

— détecteur de fumée à l’obsolescence programmée.

La pile — du détecteur de fumée —

a une durée de vie de 10 ans.

Au-delà de ces 10 ans,

c’est le détecteur qu’il faut changer. Pas la pile.

Ah bon ?
 
 
 
 
 
21 septembre 17. un jeudi.

Massy Palaiseau, matin, nuit matin.

Marche dans Paris nuit matin. Des hommes noirs. La couleur d’une peau. Raciser est un verbe qui désigne l’action de stigmatiser tel type de personnes en raison de leur appartenance à l’existence d’une idéologie véhiculant le mot « race » — couleur de peau est signe d’appartenance à une race. Race blanche. Race noire. Utilisation du verbe raciser est signe d’appartenance à une race. Race intellectuelle.

R.E.R Les Halles, matin, nuit dehors, lumières permanentes des sous-sol. Des hommes noirs. La couleur d’une peau. Pauvre du non-sommeil matinal pour cause de boulot de merde du matin nuit est une race.

Massy Palaiseau, matin, nuit matin.

Les mains tremblant de l’homme qui sert les cafés et croissants sur le parvis devant la gare tgv de Massy, dans la petite roulotte rouge. La même chose vue à Beaubourg, sur le parvis — en moins pauvre, en plus Beaubeaubourg-compatible : deux espèces de caravanes servant à manger et à boire avec table — genre terrasse cool un peu comme en vacances. Les mains tremblant de l’homme qui sert les cafés et croissants sur le parvis devant la gare tgv de Massy, dans la petite roulotte rouge. Penser : « il est alcoolique ». Penser : humiliation du travail. Combien est-il payer de l’heure pour ce travail de merde ?

Faire du pain, à Nantes. Dans le four. Quelques heures plus tard.

La femme qui mendie, devant la biocoop. Son sourire. Ses remerciements, que dieu te bénisse.

Envoyer par e-mails deux présentation d’un projet.

Une société de projets.

Hier, aujourd’hui, à Nantes, manifs.

Ici, un récit de la manif d’aujourd’hui — avec des photos.

Ici un autre récit — avec une vidéo.

Et quelques réflexions ici.

Et,

je reçois des spams flixbus et ouibus et trucbus

je lis les spams

et alors je me dis que

si tu achètes une maison sur le plateau de millevaches

(et des pulls)

on pourrait se voir plus souvent

sont six lignes sur un e-mail qui en comptait neuf

et qui fut expédié ce jour

à 14h52,

par un ami qui

rend public certains textes qu’il écrit, ici

 
 
 
 
 
22 septembre 17. un vendredi.

Arrivée à Limoges vers 14h30.

A et moi qui finissons la salade riz and co — délicieuse — sur le parking .

Devant la plus belle gare du monde.

C, L, qui nous rejoignent. On les voit qui se rapprochent, sur le trottoir d’en face,

Prennent place à l’arrière de la voiture.

Il n’y a pas de sièges, derrière, mais il y a de la place.

Nous roulons en direction de A, T, N, G, A, E, V, C.

Il y des noms de lieux. Il y a les lieux.

Un village réel. Une ferme réelle. Un lac réel.

Un acronyme. CCAS.

On suppose que AS signifie Action Sociale.

Les ruines. D’un Centre de vacances d’Électricité de France.

et sur vos ruines qui sont également nos ruines nous bâtirons…

Un village réel. Une cantine. G. L. Le regard de L. Les questions de G.

Tenir journal. Quel sujet ?

Raconter nos vies.

Sous quel angle ? Quels angles ?

Sous l’angle Spinozad.

Puissance, joie, tristesse, bon.s ou mauvais endroit.s, bonne.s ou mauvaise.s alliance.s, bonne.s ou mauvaise.s rencontre.s, la raison, l’art d’organiser les bonnes rencontres, ce que l’on peut, faire, alliances, rencontres, aimables, désirables.

Voiture dans un champ de la ferme.

Nuit.
 
 
 
 
 
23 septembre. Un samedi.

Commun. Autonomie. Cosmo-politique. Affirmation politique.

Commun. Autonomie. Quelqu’un.e dit : « non idéologique ». J’entends de l’idéologique à dire « non idéologique. Avancer à tâtons. Oui.

Le — le ? — « savoir communal ». Ne pas le transmettre. Le chercher ensemble.

Quelqu’un.e dit « les gens d’ici ». C’est qui « les gens d’ici » ? Ça désigne qui ? En fonction de qui le dit.

Les savoirs nécessaires. Pour se constituer en commune. Un boulanger, une maçonne, un charpentier, une mathématicienne…

Un mouvement communal, ici.

Lac de Vassivière, là. Avec course à Obstacles La Déjantée. Tandis qu’avec C et K nous nous rendons au Centre International d’Art et du Paysage. Pic-nic sur une table. Ouverture du Centre. Œuvres d’Art. Gentillesse de la femme à l’accueil.

Le petit train touristique.

La clé de la voiture toute seule sous un banc pendant trois ou quatre heures. La retrouver là où elle est tombée. Là au sol, sous le banc.

Un Centre International d’Art et — du Paysage — sur une île artificielle.

Une réunion de préparation aujourd’hui pour une réunion le lendemain.

Telle parole depuis telle expérience vécue. Telle parole qui s’écoute penser en tee-shirt blanc et barbe bien mise. Telle parole qui a besoin de s’affirmer. Telle parole tranquille. Telle parole non accueillie se supposant non accueillable. Telle parole non émise.
 
 
 
 
 
24 septembre 17. Un dimanche.

Tandis que.

Soin. Compréhension. Oralité. Scripturalité. Nécessité de l’écriture. Quelle nécessité produit de l’écriture. Tandis que.

Si faire commune c’est se prêter serment. Si faire commune c’est : un certain nombre de personnes riche chacune d’un certain nombre de savoir-faire nécessaires à vivre et à vivre en commun. Si faire commune c’est : ces personnes et le serment qu’elles passent ensemble et la vie qu’elles vivent conséquemment ensemble.

À quelle nécessité correspond l’écriture.

La boulangère ou le boulanger, je comprends la nécessité du métier. La charpentière ou le charpentier, je comprends également. Mais celle ou celui qui écrit. Quelle nécessité d’écrire. Témoigner. Mémoire. Récit depuis telle modalité de vie et non depuis telle autre. Se réapproprier les récits. La simplicité, d’une langue. Tandis que.

Puissance de l’anecdote. Du banal. Du commun. Tandis que.

Rupture esthétique. Cosmogonie. Je serai l’analphabète de votre école. C’est quoi cosmogonie ? Telle forme,

non la trace, mais le véhicule.

Comment faire pour que la truculence d’un monde soit dans un espace.

J’ai entendu ces mots. Ils m’ont plu. Les voici, ici. Ci-dessus. Ci-dessous. J’en suis le véhicule. Voilà. Non l’auteur. Tandis que.

Penser. Et se maintenir dans une question. Habiter des questions. Nathalie Quintane. Tandis que.

Être présent à une situation. Retissage d’un rapport au monde. Partir du terrain, de la base, de la pratique. Tandis que.

Boulanger, ok, c’est pour manger. Charpentier, ok, bâtir un toit. Accueillir. Mais écrire : quoi. Véhiculer. Le récit de. Ce que nous vivons. Quelle accessibilité à ce véhicule. Tandis que.

Composer, en reliant — qualités des liens — ce qui a été délié. Tandis que.

Centraliser, c’est centraliser le pouvoir. Diversifier. Créer des multitudes. Nourrir des puissances. Tandis que.

Prêcher la bonne parole. Transmettre. Faire le récit,

d’une bonne vie — B, C, de la zad, qui parlent. Tandis que.

Comme si tu quittais (sans arrêt) / ta maison / avant même de l’habiter. Tandis que.

Une école. Un lieu, de recherches. Blablabla, situé, blablabla, commun, blablabla, communal.e.au.x.s, blablabla, cosmogonie, cosmogonie, cosmogonie, cosmogonie, cosmogonie, cosmogonie — c’est quoi ce machin ?

Savoirs, situés.

Produire et véhiculer des savoirs non séparateurs.

Objectif : véhiculer des mots qui se rapportent à une situation, des situations, et non l’inverse. Une pensée, des pensées, produites depuis les réalités pratiques de l’expérience, et non l’inverse. Puis : et aussi, et : également l’inverse, mais seulement si : « puis », ensuite, à la suite de. Ou bien. En même temps. Concomitance des mondes (animaux, plantes, pensées, énergies matérielles et immatérielles, pierres, bois, aimantations, radiations, paroles, sensations, touchers…). Non pas l’« en même temps » des je t’embrouille, je te donne ça et son contraire de roublardise et de mensonge. Non. L’« en même temps » de la concomitance des mondes

Faire avec le.s possible.s.

Faire avec le.s possible.s n’est en rien une énonciation de la renonciation mais de la disposition à la bonne vie de notre et de nos puissances. Des mots.

Puis. Le retour. La route.

Le retour. Une maison.

Notre maison.
 
 
 
 
 
25 septembre 17. Un lundi.

Reste 184 euros sur les 250 retirés à E, avant-hier. Traçabilité. Argent.

Librairie. Distributeur de billets. Stands du marché où nous achetons quelques fromages et tomates. Avant-hier. Images qui reviennent ce matin, il fait encore nuit, dans le train entre Nantes et Angers. Direction Bourges.

Ce qu’il y ,a et non ce qui manque.

« […] si je n’arrivais pas à m’armer, j’allais mettre en danger tout ce que les autres essayaient de faire et trahir leur immense effort. Après tout, il y avait très longtemps qu’ils subissaient et surmontaient cette situation sans moi et ils ne m’avaient pas demandé de venir. Je regardai l’homme patient qui mangeait à côté de moi, je le contemplai avec admiration et respect. S’il pouvait faire cela, alors les autres, ceux qui se trouvaient de l’autre côté du grillage, avaient raison d’avoir peur. S’il pouvait faire cela, il pouvait faire n’importe quoi et quand il franchirait le grillage, rien ne l’arrêterait. Mais moi je n’en étais pas encore capable. »

No name in the street, pages 88-89.

Le message de Vincent m’annonçant la mort de Pauline. Il n’écrit par morte. Il écrit partie. Mon amie Pauline est partie. Violence de nommer. Violence de. Morte. Mort. Comment on l’accueille. Comment. Cette violence. Une mort. Une morte. La mort.
 
 
 
 
 
26 septembre 17. Un mardi.

Intervention deux heures à l’IUT de la Roche sur Yon — Métiers du Livre — pour parler des ateliers d’écriture que j’ai animé en maison d’arrêt en 2015. Il n’y avait pas de budget de prévu. Je demande s’il y a un budget. On me trouve 50 euros. Si je n’avais pas demandé on ne m’aurait rien proposé. C’est ce que j’imagine. 50 euros c’est peu — par rapport aux barèmes de rémunération pour ce type d’intervention. 50 euros c’est 50 euros. Je pense à É. qui nous parle de combien elle est payée pour le boulot de serveuse qu’elle vient de trouver : 10 euros de l’heure. Je ne prépare pas ou pas assez ou peu ou mal cette intervention. Au bout d’une heure je n’ai plus rien à dire et les étudiants n’ont plus de questions. Ramer. Montrer un moment de cette vidéo — Cependant. Ramer. Retour à Nantes.

Par ailleurs.

Retour sur la soirée Poésie Civile du 18 septembre dernier. Notes :

Associant « collectif » à « anonymat ». Également à « communauté ». Le « collectif » se constituerait par le fait que des personnes s’associent pour développer une action commune (par exemple : collecter et diffuser des témoignagnes)… la communauté se constituerait par le fait que des personnes s’associent pour développer une vie commune… le collectif Mauvaise Troupe, dont certain.e.s vivent sur la zad de Notre-Dame-des-Landes… est un collectif, donc… leur action est : collecter des témoignages et faire le récit — des récits — de l’histoire révolutionnaire de ce jeune XXIème siècle, de faire le récit de l’histoire de la zad de nddl, en France, de la lutte no tav, en Italie… certain.e.s personnes du collectif vivent sur la commune qu’est la zad de nddl (site du collectif Mauvaise Troupe : https://constellations.boum.org/)… l’idée, aussi ,que la situation (tel moment) (par exemple dernièrement le contexte des manifestations et blocages et occupations lors du mouvement contre la loi travaille ! en 2016) fait que certaines personnes se retrouvent associées, intuitivement et par l’action, par la nécessité de telle ou telle action, par l’inclination de ces personnes à pouvoir développer telle ou telle action (ceci, pour la naissance d’un collectif)…

Également.

Dans les textes du comité invisible, dans la réalité des luttes, dans la vie de celles et ceux qui luttent, il est question de s’organiser, et non d’organiser. S’organiser = auto-organisation. Organiser : on organise toujours pour quelque chose d’extérieur et pour que certain.e.s exécutentt les prises de décision de qui a organisé. Le management est dans une logique de : organiser. Une zad est dans une logique de : s’organiser. Par rapport au lien, gentille provo,c fait à un moment donné, entre zad et management : le manageur ou la manageuse organise, pour l’équipe qu’elle ou il manage. Celles et ceux de la zad s’organisent, pour une bonne vie.

Extrait de notes reprises, revues. Paroles dites, revues, prolongées. Soirée Poésie Civile : « collectif(s) ».
 
 
 
 
 
27 septembre 17. Un mercredi.

« À l’occasion de la présentation du projet de loi de finances pour 2018, Olivier Rozenfeld, président d’un groupe spécialisé dans la gestion de patrimoine, vous répond : »

http://lemonde.fr/economie/article/2017/09/27/budget-2018-en-regle-generale-les-gagnants-sont-les-gros-contribuables-hors-immobilier_5192424_3234.html?xtmc=olivier_rozenfeld&xtcr=2.

À Port Boyer. Avec Vincent. Parler avec des gens qu’on ne connaît pas. Rencontrer des gens qu’on ne connaît pas. En distribuant ce fly :
 

 
 
« Il s’écoute trop et raconte des conneries », « voici France Bleu Junior. C’est Tchoupi fait du journalisme », « il faut peut-être se calmer sur les amphétamines » (sic) ou « il serait pas mal en démonstrateur à Auchan ou DJ au Macumba » : ce sont quelques-unes des appréciations qui ont été portées par des cadres de Radio France sur des journalistes pigistes lors d’un concours interne.

http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2017/09/25/radio-france-des-commentaires-sur-des-journalistes-candidats-a-un-concours-envoyes-par-erreur_5191298_3236.html#9sRgSEGEfXGgdCSa.99.

Un message de Gislaine. Qui est en train de lire Tiens ferme ta couronne de Haenel.
 
 
 
 
 
28 septembre 17. un jeudi.

Cher Gilles. Ma grand-mère — morte il y a 16 ans — me surveille. Elle est dans sa cuisine, là, dans la rue des Picaudelles, à Chantelle, dans le département de l’Allier, en France, tandis que je pénètre dans la maison au bout du chemin, en face, j’entre dans cette baraque je ne sais plus trop avec qui et je ne vais pas la voir — la grand-mère morte du récit familiale. Plus tard, elle est au volant d’une R5 de couleur blanche, son mari mon grand-père est à sa droite, et je lui gueule dessus. Cette gueulade, geste d’affirmation désespéré qui pour l’instant ne mérite pas une publication, je te l’accorde, Gilles, et pourtant. Si je parviens à relier d’une certaine manière ce regard de flic — que j’attribue à la dame morte il y a 16 ans — à la question « pourquoi je veux faire partie des héros », je te promets — les promesses n’engagent que celles et ceux qui veulent bien \ oh / vil incise \ y croire / — une blague où toute la race des paysannes creusoises et des paysans creusois se combattraient entre elles et eux avec celles et ceux fiers et fières des champs et des manières de vivre ici vécues et chantant nous sommes là nous vivons là nous vivrons là et celles et ceux fiers et fières des économies qui leur ont permis d’acheter des R5 et des manteaux en peau de lapins morts et ces dernières et ces derniers bien décider à exiger de leur descendance d’être à la hauteur et d’obtenir les diplômes ad hoc afin d’être à même d’inventer les nouvelles R5 blanches — moins bruyantes — et les armes silencieuses — et belles — permettant non pas de tuer les lapins pour des peaux pour des manteaux mais des armes pour que tu aies de nouveaux manteaux sans mort mon amour ni exploitation visible de la papa la planète notre maman à tous et toutes et tout ça avec tout le sang et de mort et de vie de la race de la Creuse dans mes rêves de flic. Et. Quant à la manière que j’aurai de relier tout ce foin et ces vaches et ces lapins et ces races vivantes et mortes avec quelque réalité présente du côté de la montagne limousine. Ou. Et. Ailleurs. N’importe où. Mais. Quelque part. Aujourd’hui. De là, découlera la qualité de la blague.

Un e-mails, avec quelques extraits de À nos amis, à propos de la commune. Et le souvenir de la parole d’un gars de la zad de notre dame des landes, relative à la question des personnes qui se prêtent serment et qui se prêtant serment forment commune… il racontait que la commune de Notre Dame des Landes s’était constituée plus ou moins en même temps que la commune de Paris, lorsqu’un boulanger, un menuisier, un certain nombre de personnes possédant un certain nombre de savoir-faire se sont associées en commune, ont prêté serment de faire ensemble commune, par possibilité d’autonomie : pouvoir produire, ensemble, le nécessaire à une bonne vie, commune…

Made in Turkey. Made in Marocco. Made in Romania. Made in Bangaldesh. Made in China. Ernesto habillé pour l’hiver.
 
 
 
 
 
29 septembre 17. Un vendredi.

Socius, dit J, signifie « allié ». Signifie « compagnon », « associé », « allié ».

«Socius, comme le védique sákhā , « compagnon », remonte probablement à un mot indo-européen désignant le compagnon de guerre. »
 
 
 
 
 
30 septembre 17. Un samedi.

« […] car nul royaume ne peut se maintenir par la violence seule ; celle-ci n’agit pas comme se l’imaginent ses partisans. Ainsi, elle ne révèle pas à la victime la force de son adversaire. Elle lui montre, au contraire, sa faiblesse, sa peur panique, et cette révélation rend la victime patiente. Qui plus est, trop de victimes est finalement fatal au vainqueur, car il ne peut rien en faire, elles ne lui appartiennent pas. Elles appartiennent aux victimes elles-mêmes, aux gens qu’il combat. Ceux-ci le savent et leur détermination devient de plus en plus inexorable à mesure que s’allonge la liste — liste d’honneur — des victimes : ils décident que ces morts, qui sont leurs frères, ne seront pas tombés pour rien. Quand ce point est atteint, aussi longue que soit la bataille, le vainqueur ne peut plus gagner ; toutes ses forces, sa vie entière, sont ligotées par une terreur qu’il ne peut exprimer, un mystère qu’il ne sait pas déchiffrer, une bataille qu’il est incapable de gagner : il est devenu le prisonnier des gens qu’il pensait museler, enchaîner et écraser.

Le pouvoir, qui n’a pas un fondement moral, dépend pourtant de l’énergie humaine, des volontés et des désirs d’êtres humains. Quand il se change en tyrannie, cela signifie que les principes sur lesquels il s’appuyait et qui étaient sa justification, ont fait faillite. Lorsque cela se produit, comme c’est le cas maintenant, il ne peut être défendu que par des bandits, des médiocres, et des fleuves de sang. Les représentants du statu quo, écœurés et divisés, n’osent plus regarder en face leurs enfants ; tandis que les exclus, ayant survécu à tout, comprennent qu’ils sont capables de tout supporter. S’ils ne connaissent pas exactement le visage du futur, ils savent que celui-ci leur appartient. Paradoxalement, c’est la défaillance de l’énergie morale chez leurs adversaires qui leur donne cette compréhension ; ils commencent alors, presque instinctivement, à forger une nouvelle morale, à créer les principes sur lesquels se bâtira un monde nouveau. »

No name in the street, pages 103-104.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

août 17

 
 
 

30 juillet 17. Un dimanche.

Je marche jusqu’au parking devant le musée Paul Valéry. Quelle heure est-il. 14h00 ? Je retrouve Nicolas, Naor, Syla. Je grimpe dans la voiture et nous remontons jusqu’à la maison où nous logeons, Anne et moi. Nos bagages. Nos bagages emplissaient le coffre de la Xsara. On les loge comme on peut dans la voiture de Nicolas. Un peu dans le coffre, déjà bien occupé, entre autre d’un vélo, un peu au sol à l’arrière entre les deux sièges pour enfants, où je me cale, un peu au pied de Anne, devant.

Trajet tous les cinq entre Sète et C. Le soir, anniversaire de Dodo avec N, C, N et S, et ami.e.s d’ici, au bord de la rivière.

Il y a une histoire de tromperie, de trahison amoureuse, ou sexuelle, ou sentimentale, ou et les trois à la fois, bine sûr, et l’histoire une vengeance sur une voiture où la personne trahie, ou une autre personne, écrit : sale drogué !

Anne reste à C pour s’y reposer. Je nage dans la rivière, à la confluence de deux rivières, l’une fraîche et l’autre très chaude. Le passage de la fraîcheur à la chaleur de l’eau. Et inverse, au retour. La tache rouge de sang, blessure au genou, d’un des deux fils de Dodo et G, le plus âgé des deux. Faire un feu, au borde la rivière. À quoi servent les cailloux demandent un enfant. Ce sont des cailloux, en cercle, pour le foyer du feu.

Nous retrouvons Anne après le moment à la rivière.
 
 
 
 
 
31 juillet. Un lundi.

Avec A et N et C et N et S nous descendons à la rivière à midi. Rejoignons Dodo et G et leur deux fils. L’un des deux enfants, assez violent. C’est quoi : violent ? Ils jettent des cailloux sur qui et qui, frappent facilement, une telle, un tel, insulte facilement. Pic-nic, au bord de la rivière. Des images simples, tu vois. Un pic-nic au bord de la rivière en famille et entre ami.e.s avec les images d’une enfance, écrivant ces mots, qui te reviennent. Cousin Ki.
 

 
 
Remontons à C vers 16h, 17h. Sieste générale dans la maison — quant à moi dans le canapé, dehors, sur la terrasse. Quelques courses avec A, au supermarché Carrefour, place de la révolution, à Bessèges. 2 Pastis en terrasse, au soleil de la fin du jour, lumière jaune, rue Albert Chambonnet, derrière la place de la révolution.

Le soir, à C, des ti punch avec le rhum qui reste du 21 juillet. Et dans la cuisine, quand je prononce le mot dépression, parlant à N de mon état latent depuis plus d’un an, on comprend N et moi que le rouge au sol c’est du sang et que c’est le petit orteil du pied gauche de N qui saigne.

Tel activiste dont la mère est une comtesse qui lui file du fric quand nécessaire — fiction — , telles qui travaille dans l’immobilier les mois impairs — fiction —, telle qui, tel qui, autant de singularités qui chacune bricole avec telle ou telle radicalité, telle ou telle expérience de telle ou telle autonomie. Nulle pureté.

Il faudrait enquêter du côté des réseaux informatiques en tant que lieux où révolutionnairement il serait pertinent d’intervenir aujourd’hui, c’est là que ça règne, c’est là qu’il faut attaquer. Écrire, enquêter, c’est à moi de le faire dit Z, pourquoi demander à quiconque de faire ce à quoi je pense.

Quand écrire = être. Essayer de traduire ce que peut signifier une telle égalité. Signifierait en premier lieu : qu’il n’y aurait pas de hiérarchisation. Pas plus avec écrire, être, qu’avec n’importe quoi. Oui. N’importe quoi.

« N’importe où n’importe : on attend n’importe-quoi
où notre nom n’est pas défini (c’est on ou nous) —
notre attente, pas plus — on attend — nous attendons
n’importe-quoi qui se dérobe à la définition. »

C’est au début du Manifeste qui accompagnait le numéro 1 — papier — de la revue Ce qui secret. C’est Frédéric — Laé — qui a écrit ces vers-ci.

Sans attendre.

L’attente, aussi, pensant à L’attente l’oubli de Blanchot, comme synonyme de l’attention, de la disponibilité, non pas attendre quelque chose de précis, mais, ne rien attendre, ou, n’importe quoi, oui, être disponible à ce qui peut venir, advenir, et avec quoi faire.

Sans attendre, à fois pour dire : maintenant, action et attention — et confiance — dans ce matin.

Les moments d’effondrement sont des moments où plus rien de la confiance n’est accessible.
 
 
 
 
 
1er août 17. Un mardi.

Des courgettes farcies. Ce que nous mangeons. Ce que nous cuisinons puis ce que nous mangeons. Léa et Q, à C. Balade à P, juste au-dessus. A, N, C, N, S, L et Q et moi nous regardons de jolis lapins aux pelages doux enfermés dans des cages. Le soir, Noar, calme contre moi dans le canapé sur la terrasse, nous regardons les images du numéro 7 de Pli, je décris les images lorsque Noar demande — à chaque image — et ça c’est quoi ? Baïa la jeune et belle chienne est avec nous dans ce calme moment, là tous les trois sur la terrasse.

Être venu à la politique « sur le tard ». Kezaco.

Toujours pas venu ? Kezaco.

Venir, veut dire jouir, aussi.

Bamba, Lionel, Solal, Ménour.

Buvons du génépi. C’est très bon.
 
 
 
 
 
2 août 17. Un mercredi.

Rivière. Les deux eaux. Les deux eaux c’est le nom de l’endroit. Cet endroit où l’eau froide et l’eau chaude se rencontrent. Cette confluence. Nous y descendons à pied, C – avec N sur le dos – , A et moi. Y retrouvons Bamba, Lionel, Ménour, Syla, Solal. Le soir, jeu de cartes, Les loups garous et les villageois. Je ne peux pas être un loup garou (il faut mentir). Jouer à des jeux. Les jeux, comme la danse, instaurent d’autres rapports, d’autres liens, plus légers entre les êtres, plus légers que la parole pensante, produisant pensée. La gratuité du jeu. Le jeu est pour le jeu. Rarement — jamais ? — la pensée n’est que pour la pensée. Elle veut régner le plus souvent, non ? Toujours ? Je ne serai pas votre roi. Je veux être un roi. Mais pas le vôtre.
 
 
 
 
 
3 août 17. Un jeudi.

Matin. Lever tôt. Un moment avec N. Se parler. Ce moment d’intimité amicale matinale. Ce matin-ci. Les quelques lignes que N écrit chaque matin, dans son carnet. De quoi parlons-nous je ne me souviens plus. Qu’importe. Souvenir que c’est doux.

En fin d’après-midi, un spot rivière à 10 km de C. Massage par l’eau. Le ciel est couvert. La pluie. Nous rentrons. Deux nouveaux-venus arrivés cet après-midi. E, et F, qui reviennent de Longo Maï. Une femme représentera les zapatistes du Chiapas au prochaines élections eu Mexique, non pour être élue et régner, mais pour porter la parole, les paroles des zapatistes. Couscous, à C. Concert de Ma Click à Peyremale. Musique. Danse. Alcool. Tirer sur un joint. Anne solo à C. Pas solo. Avec les enfants, qui dorment. Pour les enfants, qui dorment. On reste plus longtemps qu’annoncé au concert. Quand l’attention vient à manquer. Le groupe et la solitude.
 
 
 
 
 
4 août 17. Un vendredi.

C. Grand Combe. Nîmes. Valence. Tournon. Bamba. Catherine. Les enfants. Ménour. Lionel. Nicolas. En voiture jusqu’à Grand Combe avec N, M et L et A. Travailleur social. Prof de français pour étranger.e.s. Avec L, M et A, dans le train jusqu’à Nîmes. La terrasse devant la gare,de Nîmes, avec M, un moment, le temps d’attendre son sandwich. Quand son sandwich arrive, M rejoint la gare. Longue attente à Nîmes. A va jusqu’à la Fnac pour un livre qu’elle a commandé. L’impatience est cause des pires crimes. Voir du côté de Kafka. Acheter un livre a la Fnac n’est pas un crime. Est un cime. Est-ce un crime. Qu’est-ce qu’un crime. Le livre, c’est Le corps lesbien de Monique Wittig. Anne va au Carré d’art. Des artistes colombiens. À son retour, je fais un aller-retour entre la terrasse du bar et le musée, je marche dans les bains d’eau et dans la chaleur. Pas le temps d’entrer au musée. Faire demi-tour avant d’y arriver. Michèle nous attend à la gare tgv de Valence. Bernard. François. Aurélia qui revient d’une randonnée. J’ai oublié le chargeur du petit ordinateur à C. Les machines (informatiques, de transport…). Reprise de la lecture de Pedro Paramo.
 
 
 
 
 
5 août 17. Un samedi.

Tournon. Le mépris à l ‘égard de mon père et de sa mère. Encore je pense à ça. Une colère, une rage, entrées, grondent à moi. On les méprise ces idiot.e.s, cet idiot, cette idiote, sans scolarités hautes. Ces salauds de pauvres.

Personne n’est bête, sauf Wim Wenders. Bernardo Bertulluci et Alexandre Jardin.

Personne n’est bête est une expression qui salope la bestialité.

Personne n’est bête est une expression qui salope la bestialité
est une phrase 100 % bien pensante.

Bisous.

La fausse simplicité de certaine personne. L’arrogance de telle intelligence. Les légumes de ton père. Le Banchet. Un apéro au bord de la rivière. Le Doux. C’est le nom de la rivière qui coule au Banchet, le Doux. Le calme de la rivière.

Reprenant la lecture de Pedro Paramo, ne plus me souvenir des noms des personnages, qui est qui.

Un double arc-en-ciel. Les vaches dans le champ entre le pont et la maison, dont une grosse et belle.
 
 
 
 
 
6 août 17. Un dimanche.

Quelqu’un, sur notre plage. Tristesses de sentiment de propriété. Propriété privée. Privée de quoi. Privée de commun. D’altérité.

Par ailleurs, ne pas oublier que propriété peut également définir tel ou tel corps. Les propriétés de tel ou tel corps. Non pas propriété excluant mais propriété définissant.

Je vais sur les larges rochers où nous allions au début, même rive que l’endroit devenu notre plage.

Vin rouge au bord de la rivière, de l’autre côté.

Je suis ton prisonnier.

Les mondains. Les mondes. Les qui savent. Les cloches des vaches.

Imagine, toi, si tu avais une cloche attachée autour du cou et qui sonnait au moindre de tes mouvements de tête. Je n’attaque pas. Je ne décide rien. Je n’ai jamais rien décidé. Je défends que l’on attaque. Défendre, signifie interdire, aussi. Chaque jour une décision.
 
 
 
 
 
7 août 17. Un lundi.

Côté plage. Vin blanc au bord de la rivière. Orage. Des éclairs, depuis le ciel vers le ciel.
 
 
 
 
 
8 août 17. Un mardi.

Ne pas se lever pour prendre le train qui s’arrête sur le pont, tous les mardi, pour aller au marché de Lamastre. N’allons pas au marché. Allons à Lamastre, plus tard. Magasin bio à côté du Super U, marchands de journaux, épicerie, boulangerie, boucherie, librairie, livres pour Patricia, bar, terrasse, en haut de la place principale de Lamastre, thé « de la mer ». Consommer.

Tu veux dessiner seule avec moi.

Deux enfants solitaires sans.

Sans quoi.

Un homme et une femme et leur enfant font du stop à la sortie de Lamastre. Ils grimpent à l’arrière du Berlingo. Ils passent leur vacances à l’Hotel L’escale ou L’escapade, à Empurany, sur la route d’Arlebosc. On les y dépose.

La terrasse d’un bar-restaurant, à Boucieu. On s’assoit où.

La bonne place. Ma bonne place. Ta bonne place.

Enfant solitaire sans quoi.

« Sometime I feel / like motherless child / a long / a long / a long way from home. »

Ma tristesse. Une bière et deux. Un sudoku.

Nous restons manger ici.

La pluie dans le soleil. Les autorails. Des pizzas.

Œuf et câpre à la place de la crème fraîche et des olives, non ce n’est pas possible. Vous vous rendez compte si tout le monde le demandait ?
 
 
 
 
 
9 août 17. Un mardi.

« Plus j’avançais, plus ce froid augmentait, tant et si bien qu’il m’a donné la chair de poule. J’ai voulu retourné sur mes pas en me disant que je pourrais peut-être en repartant dans l’autre sens, retrouver la chaleur que je venais de perdre, mais je me suis rendu comptes, au bout de quelques pas, que le froid venait de moi, sourdait de mon sang. Alors, j’ai su que j’avais peur. » Pedro Paramo, page 89.

Marché de Saint-Félicien, en voiture. Mais, non. Le marché à Saint-Félicien ce n’est pas aujourd’hui. Matinée à Saint-Félicien. Parler avec la bouchère. Passons un moment en terrasse d’un café au soleil, à côté de l’Office de Tourisme. Connexion Internet à l’Office de tourisme. Parler avec la femme de Denis, l’un des deux fils de Claude, pour l’achat de la voiture qui appartenait à Claude, on prend rendez-vous en fin de semaine à Chantelle, samedi 12, en fin de journée. Appeler mes parents, à Chantelle, pour caler notre arrivée. Acheter des billets de train, Tain-Vichy, via Internet à l’Office de Tourisme. Via Facebook j’écris un mot à N, rapport à l’alimentation électrique du petit ordinateur oublié à C. Je lis un e-mail de Patricia, pour l’organisation de la fête du 15 août. Répondre. Un livre à 1 euros, à l’extérieur d’une petite boutique, et achats de livres et de vêtement à l’intérieur. Le soir, mangeons caillettes achetées hier à Lamastre avec des pommes de terre du jardin de Bernard. Lire le premier roman de 7. Suis agacé. Par ailleurs, lecture facile et agréable, écriture simple et fluide. C’est quoi une écriture simple. « C’est un scandale » dit Bernard au téléphone ce matin alors que nous sommes en terrasse à Saint-Félicien, à propos de je ne sais plus quoi. Et toi, tu aimes le scandale.

« Toujours / rester / poli. / Impossible de refuser ». Gilbert — Roggi — , improvisant un soir à Avignon. Ce fut enregistrer. Ce fut le premier Urgent !
 
 
 
 
 
10 août 17. Un mercredi.

7 de Tristan Garcia, offert par Léa à Sète. C’est quoi une écriture simple.

Parler bisexualité, patriarcat et rapport de classe en finissant l’aguardiente et le rhum colombien. Sous le magnolia, au Banchet. Si c’est un magniolia.

Jamais la littérature n’est première. Elle accompagne. Elle accompagne quoi ? La vie ? Je vis présentement comme le contraire. Comme dans le contraire. C’est dire le basse intensité de vie qu’est la mienne en ce moment.

Quand bien même la littérature semble prendre la seule place dans les actions, la réalité reste qu’elle n’est pas et ne sera jamais première.

L’art c’est ce qui rend la vie plus intéresse que la vie. NON. Formule de malheur.

La littérature n’est pas première. Ni séparée de la vie.

La littérature comme un des attributs de la vie.

Toute réalité et sensation de séparation : tristesse.
 
 
 
 
 
11 août 17. Un jeudi.

Ci-dessous, ma contribution au Nous, 11h11 de ce mois d’août, dont on peut lire l’intégralité ici.

11h11. Le Banchet. Jardin devant la maison. Ardèche. Campagne. Partie « avant » du jardin. Vent frais. Fraîcheur du vent, son du vent. Nuages gris (pluriel), blancs. Son des cloches accrochées au cou de certaines vaches dans le pré, en contre-bas, en direction de la rivière. À ma gauche, un jeune chêne pousse contre un des pieds de la balançoire. Côté droit de la balançoire : une balancelle à deux sièges, tenue par un tube en métal relié au haut de la structure; côté droit : une balancelle à une place, dont la planche en bois pour s’asseoir est fendue par le milieu, dans le sens de la longueur, les deux morceaux de bois sont toujours tenus par les deux cordes qui tombent du haut de la structure. À ma droite, un transat en plastique (« bain de soleil ») de couleur blanche, pour partie cassé, une des roues du transat sur le transat. Le mouvement des herbes jaunes, des pousses de vigne sauvage, balancé.e.s par le vent. Une table ronde, en métal, couleur vert foncé, peinture écaillée, surface de la table par endroit attaquée par la rouille. Le jardin est en terrasse. En contrebas, une route et deux têtes de deux personnes passant, de la droite vers la gauche. Face à moi dans le paysage, par-delà le champ où paissent les vaches dont on entend sonner les cloches, le pont qui enjambe le Doux – c’est le nom de la rivière qui coule, ici. Un peu plus loin et plus haut, le village d’Arlebosc, son église, le clocher de l’église, les maisons, un grand hangar pour matériel agricole. Et entre le pont et le village, dans une anse intérieure du Doux, la maison « des Suisses ». À ma droite, derrière une séparation dans le jardin créée par la présence d’arbres et d’arbustes, la deuxième partie du jardin, jouxtant la maison. Là, une table de ping-pong, un banc aux lamelles de plastique de couleur blanche, un autre bain de soleil. Un arbre plus imposant que les autres, au centre de cette partie du jardin : un magnolia ? Deux serviettes qui sèchent sur un fil tendu entre le magnolia (?) et un autre arbre, un maillot de bain une pièce et une culotte noire, séchant également. Une balancelle, deux tables en plastiques, l’une blanche, l’autre verte avec quelques motifs dessinés – sur cette table-ci, plus grande que l’autre, un plat avec les deux dernières galettes aux céréales que nous avons cuisinées hier, un pot du miel que fait le père de A, une petite cuillère, une thermos contenant du café réalisé « à la soudanaise », une tasse, un livre, un téléphone portable, un carnet, le dessin de la cravate d’Ernesto dessiné par A le 21 juillet dernier à Sète. Dans la maison, A finit la lecture d’un roman de science-fiction, dans une chambre au premier étage, au-dessus de la cuisine. Tee-shirt rouge, deux pulls bleu marine superposés, blue jean, chaussures de marche avec lacets orange.

MEINDL / / / / / / / / / / .

Fin de la contribution au Nous, 11h11.

Dernière journée au Banchet. Dernière nage. Eau froide, fraîche. Un aller retour au Seuil.

Le Seuil, c’est le nom d’un endroit où la rivière se ressert. Petite cascade.

Tournon, le soir. « Potentielle rupture » dit Victor.
 
 
 
 
 
12 août 17. Un samedi.

Marche tôt à Tournon. Chant du coq. Sentier des tours. Belvédère de la Chapelle. Je repense à hier quand Victor dit « potentielle rupture ». Potentiel, possible, puissance, en puissance, pouvoir. Alors que je marche avenue de la gare à Tournon, le conducteur d’une camionnette ralentit à ma hauteur et tourne son visage vers moi en souriant, pour me parler, vitre baissée, je suppose qu’il va me poser une question et avant qu’il n’ouvre la bouche je lui dis « je ne suis pas d’ici » puis il pose sa question, il cherche le marché. Alors je dis que c’est peut-être sur la place le long du Rhône, sur les quais. Il parle d’un lieu couvert je crois et je dis alors ah mais oui il y a le petit marché couvert, l’homme dit oui ça doit être ça, je lui dis c’est là à gauche en montant puis je dis : « finalement, je savais ».

FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE CONSACRÉE À LA SERVITUDE.

Marché couvert à Tournon, après la balade jusqu’au Belvédère. Fromage frais, et pain aux céréales acheté au gars qui cherchait le marché tout à l’heure — je voulais savoir ce qu’il vendait sur le marché, produisait donc, c’est une des raisons qui m’ont faite venir jusqu’au marché. Petit déjeuner casse-croûte et double express en terrasse sur les quais. Déjeuner tôt, ensuite, et train à Tain. Lyon-Part-Dieu, attente douce sur le quai E—F. Train Lyon Vichy sur le quai B. à Vichy, mes parents « en retard ». En retard c’est-à-dire pas déjà là quand nous arrivons. Chantelle. Finalement le rendez-vous pour l’achat de la voiture ce sera demain matin.
 
 
 
 
 
13 août 17. Un dimanche.

Achat de la voiture de Claude à 10h29. Place de l’Oscambre. Laetitia est la femme de Denis qui est le sosie de son père. Non. Pas sosie. Forte ressemblance. À midi, Fête de l’eau au bord de la Bouble. . Friture — poissons surgelés conditionnement industrielle ? — grasse. Plateau cantine. Truites d’élevage lâchées pour la pêche des enfants. Les Soucis (c’est un nom de famille, Soucis). Enzo. Balade avec Anne par la Bouble. Proposer à Enzo, dans le jardin des Picaudelles, en fin de journée, de faire l’enregistrement du récit d’un jour de sa vie. Il est okay.
 
 
 
 
 
14 août 17. Un lundi.

Appeler assurance. Petit déjeuner au soleil devant la maison, avec Anne. Mon père qui fait des mots croisés. Ma mère se fait masser les pieds chez Jacqueline par Laetitia. Réflexologie. Bernard me parle de réflexologie, avant-hier, tôt, dans la cuisine, tandis que je fais le café, alors qu’il se réveille, va allumer l’ordinateur, va s’occuper du jardin avant de petit-déjeuner avec Michèle, « je m’occupe du jardin et on petit-déjeune avec Michèle ensuite, lorsqu’elle est réveillée. ». Vers 18h00, départ pour Murat le Quaire. Murat le Quaire. Soirée avec Patricia, Guy, Annie, Christine, Cécile, Didier, Lola, Inès, Noé. La maison s’appelle La Bergerie, c’est l’ancienne annexe de l’hôtel X. C’est une maison à trois niveaux, avec au moins deux chambres à chaque niveau. Il y a une cour devant la maison. Anne et moi nous dormons dans l’une des deux chambres sous les toits. Il y a le velux le plus bête du monde, dixit Patricia. Lucy est le prénom d’une chienne, pas de la petite-fille de Guy.
 
 
 
 
 
15 août 17. Un mardi.

Préparation du et des repas. Et du midi et du soir. Journée fête, anniversaire de Patricia, crémaillère de la maison, Pacs de Guy et Patricia, deux ans de Lucy. Il y a une attente longue pour la formation d’un groupe, vers 11h00, il y a l’inertie de groupe et une arrivée au vide grenier et salon du livre et quoi encore vers 17h00 quand tout est plié, dans la cour de la mairie et dans la mairie et dans un parking au dessus. Il y a un dictionnaire espagnol- français trouvé dans un boîte à livres — dans une ancienne cabine téléphonique. Il y a Tya et Marco et Noa qui chantent et jouent de la musique. Il y a Marie, qui est à côté de moi lorsque je coupe les pizzas le soir, il y a Martine qui me parle de son cancer, combattu, elle parle du poids d’une aiguille, difficile à manier, pour coudre, tant le corps est faible pendant la chimio, il y a Éric, mes parents, Régis et Géraldine, Pimprenelle et Gaël, la bande à Gut, Jeannot et É velyne et Claire et Olivier et sa nouvelle compagne et Arsène leur enfant et Nanou et Pascale ou Pascal et leurs deux enfants jumeaux et quelqu’un qui s’appelle Jean-François je crois et Pascal ou Pascale ou Nanou et lui ronfleront fort dans quelques heures dans la maison où ils dormiront ensemble et il y a des moments de pluie avec des parasols et des parapluies et la prune de tonton Jeannot et de la musique diffusée depuis Deezer avec un ordi Mac Intosch Apple et diffusion sur un vieil ampli de guitare de 1959.
 
 
 
 
 
16 août 17. Un mercredi.

En fin de matinée, une balade au lac avec Josette et Raymond et Christine et Lucy en laisse et Inès qui est notre guide car elle a fait la balade hier et Jeannot et Évelyne et Annie je ne suis pas sûr et Didier et Cécile et Noé qui nous rejoignent et Lucy parfois est en laisse parfois non et il y a un autre chien en laisse autour du lac et Lucy n’est pas en laisse et les deux chiens jouent mais l’un est en laisse et l’autre non et il y a une balade l’après-midi avec Anne et Martine et Évelyne jusqu’au haut de la Banne d’Ordanche, il y a des rapaces et des touristes et des modélistes et Anne qui court en descendant et Martine qui marche lentement et que l’on attend et que l’on accompagne et elle parle beaucoup aussi puis on achète un Saint Nectaire au cellier muratois et on va voir le jardin de Pimprenelle et Gaël et il y a un repas le soir dans la cour avec un cercle de chaises pas ouvert sous la tonnelle, c’est un repas avec Guy, Éric, Pimprenelle, Marie, Gaël, ces quatre derniers ont refait le monde dixit Pimprenelle cet après-midi dans le jardin que nous visitâmes ensuite et il y a Annie et Didier et Christine et Noé et Lola et Inés et Patricia et Anne et moi.
 
 
 
 
 
17 août 17. Un jeudi.

Et tandis que les travaux commencent dans la maison, nous partons et c’est un retour à Nantes en auto, en passant par la Creuse. Nous nous arrêtons à la cité internationale de la tapisserie à Aubusson et aussi à Moutiers d’Ahun et nous entrons dans l’église de Moutiers d’Ahun — magnifiques boiseries de Simon Bouer — et nous allons jusqu’à la Métive où il y a une expo photos et nous marchons jusqu’au pont qui enjambe la Creuse et quand nous arrivons à Nantes il pleut, « le temps ne m’a jamais dérangé à Nantes » dit Anne.
 
 
 
 
 
18 août 17. Un vendredi.

Gueuler hurler dans la Partner sur un parking de supermarché bio. Début d’un 24 heures + 2 ou 3 et + heures de silence
 
 
 
 
 
19 août 17. Un samedi.

Pas encore se reparler. N’avons-nous même pas commencer à véritablement nous parler. Bien sûr que si nous avons commencer. Rester signifie continuer d’être.
 
 
 
 
 
20 août 17. Un dimanche.

On se reparle à Queue de la Luce. On baise sur une plage de sable en bord de Loire à Queue de la Luce. Je me trempe le cul dans un coin de la Loire à Queue de la Luce.
 
 
 
 
 
21 août 17. Un lundi.

Johnny Halliday. « Je vais t’aimer comme personne ne t’a encore jamais aimé. » Des paroles de dingue. Non. C’est pas Johnny. C’est Michel Sardou. Servitude et fascisme en moi. « Je vais t’aimer / Comme on ne t’a jamais aimée. / Je vais t’aimer / Plus loin que tes rêves ont imaginé / Je vais t’aimer, je vais t’aimer / Je vais t’aimer / Comme personne n’a osé t’aimer / Je vais t’aimer / Comme j’aurais tellement aimé être aimé / Je vais t’aimer je vais t’aimer. » Les chansons RTL de l’enfance. Ici, à venir, une recension de ces chansons de l’enfance RTL — je vais t’en parler moi, des classes moyennes — et rédaction d’une conférence d’Ernesto de la plus haut importance titré Jean Ferrat et Michel Sardou sont dans un bateau. Bloc d’angoisses, quelle nuit. Des blocs d’angoisse comme des blocs de pierre, des blocs super concrets, énormes, dans le corps. La lâcheté est un habit — ou un effet ? — de la servitude. Je suis incapable présentement d’affronter seul ma vie. On affronte jamais seul. Est-ce que je veux affronter seul ? J’ai besoin de toi. Assumer ça. Aimer, en conscience de ce « j’ai besoin de toi ». Comment être libre face et avec ce « j’ai besoin de toi », je ne le sais toujours pas. Ni si c’est possible. « Être libre face et avec ce j’ai besoin de toi » est un nom de l’amour que je n’ai jusqu’à ce jour pas vécu. Idéelle idée. Assumer ce « j’ai besoin de toi », et te donner en retour. En retour ? Donner comme on remercie ? Donner pour honorer une dette ? La dette est un lien. Un lien n’aliène pas nécessairement. Dette, 5000 ans d’histoire. À Castorama nous nous décidons sur la planche de bois mais la machine pour découper le bois est hors service ce jour. La gentillesse des employés de Castorama. Castorama recrute. Je pourrais envoyer un cv. Je mise tout sur ma gentillesse et la chaleur de l’accueil. Compétence bricolage zéro.
 
 
 
 
 
22 août 17. Un mardi.

Starhawk et Stengers à la zad. Rencontres intergalactiques. Les rituels et le sensible dans l’activisme. Le spirituel pour dire : non la spiritualité transcendante ou quoi, mais pour dire le souffle. Le sacré pour dire, par exemple : l’eau est sacrée. Cela signifie que l’on ne peut pas vivre sans eau. Le sacré, pour dire ce sans quoi l’on ne peut pas vivre. Spirituel et sacré matérialistes. Reclaim : réclamer, se réapproprier. Quelque chose a été détruit, cassé. Non pas le réparer au nom d’un « c’était mieux avant », mais : ce qui a été cassé d’un ensemble qui « naturellement » produisait du commun, par lequel « naturellement » nous produisions du commun. C’est quoi ce « naturellement ». Retrouver la possibilité de produire ce commun qui est essentiel à nos vies. Retrouver l’effectivité de ce commun. Je ne trouve pas les mots simples pour dire quelque chose de très concret, qui a été cassé, l’interrelation, qui était essentielle à nos vies, à la vie, ça a été casé, nous souffrons de ça, il nous est nécessaire de retrouver ça, ce n’est pas au nom d’un retour en arrière traditionaliste mais au nom d’un épanouissement du vivant. La difficulté est de ne pas verser dans un penchant nostalgique passéiste réactionnaire. Non ce n’était pas mieux avant. Oui des relations ont été détruites qu’il nous faut reconquérir. Rebâtir, retrouver non pas celles d’hier mais bien celles nécessaire éternellement. Cette démarche ne peut être individuel. Arno. Guillaume. Christine. Val. C de MT. Son sourire. On s’embrasse. On se parle plus tard je lui dis. Je ne lui parle pas plus tard.
 
 
 
 
 
23 août 17. Un mercredi.

Communiste? — Oui. Oui, peut-être. Ils marchent. L’une d’eux ralentit le pas, s’arrête. Le premier continue. Elle parle. Il s’aperçoit que son amie est restée en arrière. Il se retourne. Elle se tait. L’autre parle à son tour. Maintenant il ne sait plus ce qu’elle dit. Elles marchent et c’est comme une danse, et ce qu’ils disent est comme le froid, et le bruit de l’eau, la couleur des buissons, Comme tous ces corps un peu maladroits qu’elles croisent. Ils sont le long de la jetée, entre l’eau de droite et l’eau de gauche. C’est un pont, ou comme un pont, très bas, presque à la hauteur de l’eau. A gauche, la surface est plate, paralysée. Il y a une drôle de lumière, et elles vont vers le sable, la route de terre et de pierre. Ils tourneront. L’un s’arrêtera, l’autre continuera un instant de parler, s’apercevra que son amie est restée en arrière – l’un et l’autre, elles s’éloignent, se rapprochent, se font face unissant, muets, se parlent. Ils marchent.

Légères variantes de :

Communiste? — Oui. Oui, peut-être. Ils marchent. L’un d’eux ralentit le pas, s’arrête. Le premier continue. Il parle. Il s’aperçoit que son ami est resté en arrière. Il se retourne. Il se tait. L’autre parle à son tour. Maintenant il ne sait plus ce qu’il dit. Ils marchent et c’est comme une danse, et ce qu’ils disent est comme le froid, et le bruit de l’eau, la couleur des buissons, Comme tous ces corps un peu maladroits qu’ils croisent. Il sont le long de la jetée, entre l’eau de droite et l’eau de gauche. C’est un pont, ou comme un pont, très bas, presque à la hauteur de l’eau. A gauche, la surface est plate, paralysée. Il y a une drôle de lumière, et ils vont vers le sable, la route de terre et de pierre. Ils tourneront. L’un s’arrêtera, l’autre continuera un instant de parler, s’apercevra que son ami est resté en arrière – l’un et l’autre, ils s’éloignent, se rapprochent, se font face unissant, muets, se parlent. Ils marchent.

Jean-Marie Gleize. Passage cité dans Sorties. Cité par Justin, sur fb.

En réponse à une demande de Maxime, j’écris ceci : Début 2016 le collectif bêta lance un appel à textes pour publications à venir de différents objets dont les formes ne sont pas alors définies. En mars 2016, ces objets trouvent leurs formes lors d’une résidence chez Jeanot – un éco-lieu – à Rion-des-Landes. Sont publiés quatre petits livres (impression photocopie et agrafes), et bssdf n°1 (impression photocopie sans agrafes). Est publiée également une feuille A4 recto verso – le journal le plus rapide de l’ouest –  tractée plus ou moins chaque jour devant le collège de Rion. Dans certaines villes de France ont lieu les premières manifestations d’un printemps 2016 contre une loi travaille ! et son monde. Une deuxième résidence a lieu en octobre 2016 dans le Vercors. Sont à nouveau publié 4 livres, et bssdf n°2. Bssdf édite des textes reçus, lus, volés, extraits de recherches en cours. Poésie. Descriptions. Bientôt narration ? Des textes de personnes vivantes. Des textes vivants, arrachés à des livres existants, aussi. Bssdf se trafique pour se tenir chaud et pour faire chaud. Peut-on brûler bssdf pour allumer un feu ? On peut. Si on a besoin d’un feu, c’est important. Les textes sont ré-imprimables. Bssdf se trafique avec, à égalité, poésie et cuisine et bière ou vin ou sans alcool et cabanes et formes de vie et tant d’autres choses. Et s’il est besoin d’énoncer cette égalité, on peut y voir un signe que cette égalité n’est pas tout à fait effective. On peut y voir, aussi, une parfaite signature bssdf : qui n’est pas une aventure idéale. Bisous plutôt que cordialement.

« UNE CHOSE (…) EST DITE CONTINGENTE (…) EN RAISON, EXCLUSIVEMENT, DU DÉFAUT DE NOTRE CONNAISSANCE. »

« UNE CHOSE EST DITE IMPOSSIBLE (…) OU BIEN PARCE QUE SON ESSENCE OU DÉFINITION ENVELOPPE UNE CONTRADICTION, OU BIEN PARCE QU’IL N’EXISTE PAS DE CAUSE EXTERNE DÉTERMINÉE À PRODUIRE UNE TELLE CHOSE. »

« CET AFFECT PAR LEQUEL L’HOMME EST STRUCTURÉ DE TELLE SORTE QU’IL NE VEUT PAS CE QU’IL VEUT, OU QU’IL VEUT CE QU’IL NE VEUT PAS, S’APPELLE LA PEUR. »

Emmaüs. Faire 40 kilomètres pour acheter une lampe et un petit tableau. Argent. Kilomètres. Temps. Ressources naturelles. Castorama. Le modèle de planche en bois que nous voulions acheter est en rupture de stock. Allons à Chalonnes sur Loire.

« En résidence de création depuis le mois de mars, la Compagnie Siloé et son projet Les Arpenteurs Sonores — Claire Newland, Claire Rivera, Alexandra Teracher, Benoit Cancoin, Joël Thépault et les habitants complices —  ont imaginé quatre balades dispersées dans la ville. »

Balades donc. Benoît que nous n’avions pas prévenu. Retrouver Alex que j’avais rencontrée en 2010 à Moutiers d’Ahun. Manger avec eux deux et Claire et Joël dans une salle des fêtes. Les plats, préparés par une jeune femme qui nous rejoint à la table à la fin du repas. Nous dormons dans la voiture, en bord de Loire, derrière la vieille église.
 
 
 
 
 
24 août 17. Un jeudi.

Chalonnes. Passons par le local où la compagnie est installée le temps de la résidence pour boire un café avant la balade au lever du jour.

Bord de Loire. En fond sonore, au loin, le bruit des moteurs des voitures sur la voie express avant Angers. Une barque sur la Loire, qui vient du lointain, côté est, à notre droite, on entend d’abord ou on voit d’abord. On entend d’abord le son — infime et loin, est-ce qu’on l’entend, oui, on l’entend, à peine c’est perceptible, et dans le doute, est-ce qu’on entend — de la contrebasse, au fur et à mesure que la barque s’approche, l’approche de la barque confirme le son, ou, on voit d’abord la barque avec un homme debout dans une barque — Benoît — jouant de la contrebasse et quatre silhouettes blanches à ses pieds, assises dans la barque, la barque file droit sur la Loire, le son se rapproche, devient proche et passe devant nous puis s’éloigne vers l’ouest, sur notre droite. La barque, telle qu’on la voit apparaître, sa trajectoire file droit d’abord mais un crochet vers la rive brise cette ligne, mais, l’image de cette barque apparaissant filant côté droit — la promesse de cette image ? — , — la projection (mentale) de cette image ? — , — toute promesse est-elle projection espérée partagée réalisée ? — , l’image de cette barque apparaissant filant côté droit d’est en ouest sur le fleuve, persiste.

Les gouttes d’eau, aussi, vues comme jamais vues des gouttes d’eau. La forme des gouttes d’eau dans un jeu de bâton, Claire enfonçant un bâton de bois dans l’eau et sortant le bâton de l’eau en soulevant de l’eau, des gouttes d’eau se détache alors, seules et rondes et volant comme au ralenti, calmement précisément dessinées visibles comme encore jamais vu. On parle avec une femme dont le mari est originaire de l’île — l’île, c’est la rive en face de celle où nous marchons — , ils sont revenus ici, à la retraite, ils préparent leur fin de vie — achat d’un studio ou d’un petit appartement à Angers, plus pratique pour les accès aux soins qui seront peut-être nécessaires. Elle nous parle des crues sur la Loire. Pensées vers cet homme rencontré à Queue de la Luce. On est devant des barres, des poteaux, rouges, plantées dans le sol, de différentes hauteurs signifiant les différences de hauteurs de crues, depuis la fin ou le milieu du 19ème siècle — 1848 ? 1871 ? — , les crues sont de moins en moins fortes, plus on se rapproche de notre époque moins elles sont fortes, l’homme nous dit qu’il est originaire d’ici, qu’il était postier, qu’il a bossé à Nantes, ailleurs, il a bossé à Strasbourg où il a rencontré une femme devenue sa femme — usage de la grammaire, énonciation d’appartenance, de possession, propriété… — il a toujours voulu rentré, revenir vivre ici mais sa femme ne voulait pas, n’aimait pas, sa femme est morte il y a quelques semaines ou quelques mois, il revient vivre ici. Je pense au père et à la mère de Anne — retour au pays de l’enfance de la mère de Anne alors qu’ils étaient encore tous les deux en activités — , je pense à mes parents — retour à Chantelle, village d’origine de mon père et du père du père de ma mère, pour leur retraire — et y mourir ?

Petit déjeuner dans des transats en écoutant Benoît jouer. Bord de Loire. Puis marche retour jusqu’au Bourg, avec Claire. Moment au local de la compagnie. Avec Alex, Benoît, Claire, passe la mère de A qui faisait la cuisine hier soir et qui la fit tous les jours pour la compagnie. On va marcher ensuite derrière l’église. Les tombes creusées dans la roche, pour les moines. Confluence de la Loire et du Layon, l’eau fait spirale. On va marcher ensuite vers les ruines d’un monastère construit trop près de la Loire, trop souvent inondé par les crues de la Loire et finalement abandonné. On parle longtemps dans les ruines du monastère. Quelque chose du désir — sexuel — renaît ici.
 
 
 
 
 
25 août 17. Un vendredi.

Nantes. À l’Intermarché. Croiser Sisada. Parler avec elle. L’écouter, surtout. Essayer. Elle parle beaucoup. Et vite. Elle me parle d’un cercle de femmes auquel elle participe. Je lui parle de Starhawk. Fromages industrielles dans son caddie. Industriel coulis de tomates dans mon sac. L’industrie de l’alimentaire. Arrêter de fréquenter et d’accompagner cette industrie-là. L’industrie du vivant. Au marché, j’éoute le producteur qui parle de ses légumes. Parler avec Sisada. Parler avec le producteur. Parler ouvre. Anne et moi nous allons voir Isabelle de Seilhac. Isabelle de Seilhac est médecin généraliste. C’est notre médecin généraliste de référence. On l’aime bien. Non, on n’est pas le palud.

« La palud est un toponyme se rattachant à un marécage. Le mot palud (écrit parfois palue) signifie « marais » en vieux français. C’est un milieu apparemment hostile à l’homme car marécageux mais recherché à la fin du Moyen Âge (mise en culture autour de Bordeaux, par exemple) et plus récemment sous l’appellation zone humide. »

Le soir, dans le jardin. Ahmed. Anne. Arno. Délie. Frédéric. Isabelle. Marin. Marc. Yahya. Un Saint-Nectaire ramené de Murat-le-Quaire. À un moment donné, comme je demande à Yahya comment il va, quelles sont les nouvelles depuis que l’on ne s’est pas vu, il dit je vais louer un petit studio et puis on va aider la préfecture, pour faire des papiers, pour aider les gens. Il le dit avec sérieux et son grand sourire lumineux. Mais oui, non ? Il y a besoin, oui ? Un moment de doute. Il plaisante ou il ne plaisante pas. Il le dit tellement sérieusement. Cela renvoie à une telle réelle nécessité.
 
 
 
 
 
26 août 17. Un samedi.

Utopie Sonore. Anaïs. Coralie. David. Marie. Maya. Pierre. Anaïs dit je pensais que je vous avais perdu.e.s, qu’il y a eu le printemps 2016, et puis que voilà, c’était fini. Affinité intellectuelle avec Anne dit-elle, tu me fais penser. Avec toi me dit-elle c’est plus sensible ou sentimental, je ne sais plus le mot qu’elle emploie. Énoncer le besoin. J’ai besoin de toi. L’énoncer et dès lors amoindrir ce que le besoin dénote d’un manque et faire croître ce qu’il établit d’une relation partagée, communément connue et vécue.
 
 
 
 
 
27 août 17. Un dimanche.

« D’une certaine façon, qu’il m’est difficile d’expliquer à mes compatriotes, le fait que j’avais « réussi » signifiait que j’avais trahi ces gens qui m’avaient fait » No name in the street, traduit en … chassés de la lumière, Baldwin. Page 19.

Théo. On se retrouve à Arts et Métiers alors que j’arrive juste à Paris. J’arrive de Massy. J’arrive du trajet Ouigo Nantes—Massy. Je dépose mes quelques affaires à la chambre rue de Montmorency. On marche vers la rue des rosiers. Sandwich falafel. Jardin des rosiers — Joseph Migneret. Une fois encore je ne retiens pas le nom du parti auquel appartient, appartenait Théo. Son chef est en exil à Brazzaville. L’inacceptable me dit Théo c’est que Kabila garde le pouvoir pour lui-même. S’il le transmettait à son fils ou à quelqu’un de son parti, même sous couvert d’élections trafiquées, ce serait alors tolérable. Il dit ce serait alors un peu comme ici, hein : Macron après Hollande. Théo parle de Kabila et de sa famille qui sont à la tête de tous les postes de clé du pays. Le pays est riche. De l’or. Du pétrole. Vérifier. Le pays est pauvre. Tout est entre les mains de la famille de Kabila. Trouver une femme et obtenir la nationalité française. Reconnaître l’enfant d’une femme qui a la nationalité française. Justifier d’un travail de combien de mois et obtenir une carte de séjour. Réouvrir le dossier d’une demande d’asile. Aller en Belgique voir si quelque chose est possible là-bas avec la communauté des Jésuites. Je file cinquante euros à Théo. Pour avoir de quoi inviter une femme avec qui il est en relation via meetic par exemple lui dis-je — il énonce comment c’est dur de rencontrer cette femme, je n’ai pas de quoi l’inviter à prendre un verre dit Théo, ce n’est pas possible de la rencontrer — ou pour n’importe quoi dont tu as besoin ou envie bien sûr tu verras bien. On marche jusqu’à la librairie L’écume des jours. J’achète le dernier Haenel, Tiens ferme ta couronne, et Le Grand Jeu de Minard. Je parle de Haenel à Théo, je lui parle de Cercle que j’ai tant aimé, je vais chercher Cercle au rayon poche, pour l’offrir à Théo, en même temps il me dit qu’il a du mal à lire en ce moment, à se concentrer. Je lui demande si ça lui ferait plaisir. Il me montre un autre livre, composé de lettres, qu’il vient de feuilleter. Au pied de la lettre, de Isabelle Minière. Il préfère ce livre-ci. On marche jusqu’à Réaumur Sébastopol. Il prend le métro pour son train à Gare du Nord vers 17h00. Ne pas manquer ce train, c’est le dernier du jour en direction de là où il est logé. Ne pas arriver trop tôt à Gare du Nord non plus. C’est un lieu où il doit se méfier des contrôles de papiers d’identité. Je marche sans trop savoir où je vais. Ni ce que je fais. J’entre dans le square É mile Chautemps à côté de la Gaîté Lyrique. Un banc se libère. Une femme enlevant ses cartons et portant ses deux gros sacs en plastique dans lesquelles tiennent j’imagine toutes ces affaires de femmes vivant à la rue, je m’assois là où elle était assise et je commence la lecture de Tiens ferme ta couronne. Il y a une femme avec la tête recouverte d’un tissu et j’imagine que l’homme allongé sur le long d’un banc, il dort ou se repose, est son mari, la femme joue avec son enfant, elle parle en arabe, ou en turc ou en je ne sais quelle langue que je ne connais ni ne reconnais, j’entends peu, je crois ne pas reconnaître le français. Il y a des personnes seules et des personnes en groupe. Trois qui jouent au ping-pong. Un groupe de jeunes qui boivent des bières et jouent à la pétanque. Un couple, un homme et une femme, qui jouent à la pétanque. D’autres, qui jouent à la pétanque. Il y a des gens qui prennent en photo les plaques où est inscrit le nom du Square. Square Émile Chautemps. Est conseiller municipal de Paris — quartier des Arts-et-Métiers entre 1884 et 189O. Est ministre des colonies entre le 26 janvier 1895 ler novembre 1895. Vote en faveur de la loi de séparation des Églises et de l’État le 6 décembre 1905. Il y a un homme seul qui lit sur un banc et qui change de place parce que ces trois enfants qui jouent au foot décidément leur ballon vient vers nous tous et toutes à un moment donné, chacun.e notre tour. Il y a ces trois enfants — bruyant, shootant, courant, jouant, leur joie —, une fille et deux gars, elle est noire, il est pas noir, pas blanc, l’autre non plus, je sais plus, l’un est grand costaud et l’autre plus petit et tous les trois à un moment donné invitent deux petits blancs blondinés qui sont dans le square aussi mais qui préfèrent jouer entre eux avec leur ballon à eux ou et rester proches de leurs parents. Merde. « Alors voilà : un jour, j’avais entendu une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché, et j’avais pensé à ce film de Michael Cimino qu’on appelle en France Voyage au bout de l’enfer, mais dont le titre original est The Deer Hunter, c’est-à-dire le chasseur de daim. » Page 17. Je quitte le square. Je vais boire un verre et deux — vin blanc — au Bailly, en continuant la lecture du Haenel. Je mange un steak tartare en terrasse d’un restaurant bar brasserie à côté du Puy des Arts, rue Beaubourg. Vin blanc. Pauline qui sort de Beaubourg me voit et vient vers moi. Un moment tous les deux. Content de la voir. Elle a l’air en forme. Depuis qu’il a quitté Théo, Ernesto est tout down down down down down. Oh la grande plainte. Oh la petite oh la plainte. Longue lente lancinante. Content de voir Pauline qui a l’air en forme. Sentir et recevoir le bon des ami.e.s.
 
 
 
 
 
28 août 17. Un lundi.

En terrasse du Puy des arts.

« car même en admettant, avec beaucoup d’indulgence, qu’on put se considérer comme un héros sous prétexte que le daim blanc de la vérité nous apparaît dans des films, rien ne distinguait cet héroïsme de la vie pathétique du looser. » (p.73)

« mais il n’est pas facile de savoir si votre vie s’en va en morceaux ou si vous allez vers ce qu’il y a de plus vivant «  (p.74)

« existe-t-elle, la voie qui traverse le crime ? La voie silencieuse qui mène au-delà du massacre et vous à l’innocence ? » (p.?) … vous transmet à l’innocence ?

Hier soir je pense à ce jour, ce soir, où B m’a préparé un lit dans une caravane, à S, et où je ne reste pas dormir.

Enrico, le prénom d’un électricien. Il a son entreprise. Sur ce chantier-ci l’ouvrier qui travaille pour lui est polonais, ou yougo comme dit J, ou je ne sais, cet accent que j’entends je l’associe à un accent d’une langue d’un pays de l’est. La terrasse du Puits des Arts, le matin. Le soleil, le mouvement de la lumière. Le mouvement de la terre. La rotation de la terre. C’est vrai que depuis cette chaise à la terrasse du café en temps que point fixe d’observation c’est le soleil qui bouge. Certes mon point n’est pas fixe. Illusion de la fixité de mon point. Tristesse du sentiment de centralité de mon point. Le square du temple. La place de la république. Je m’assois à une place libre sur un muret au pied d’un arbre, à l’ombre, parmi des hommes à la peau noire, ébène, je me dis que cet espace c’est un chez eux, aussi temporaire et public soit-il, présentement c’est un chez eux, sentiment de m’asseoir chez eux. Laurent. Nous marchons jusqu’au square des récollets. Achetons des sandwiches. Dans le parc, beaucoup d’hommes en groupes sur les pelouses. Des afghans ? Des réfugiés ? Des groupes d’hommes à la peau sombre. Leur vie. Mon sentiment de servitude, énoncé. Vous êtes tous et toutes mes maîtres et maîtresses. « Ne pas faire de mal », dit Laurent, est quant à lui sa ligne de conduite, pour mener sa vie. Déjà ne pas faire de mal autour de moi dit-il. On prend un café en terrasse d’un café, porte Saint-Martin. Mémoire d’une rencontre avec Catherine Flohic, Isabelle et Laurent, pour une édition des carnets de Monsieur M, 1968, qui ne s’est finalement pas faite. Avant cela, passer devant un café de la rue René Boulanger où mémoire d’une soirée avec Anne, Michael, Laura. À Gibert Strasbourg Saint Denis, ne rien acheter. À Gibert boulevard Saint-Michel, acheter Le llano en flammes de Juan Rulfo. Une fille qui me plaît, au rayon sociologie politique. Vers le coin où je cherche un livre de Delphy. Je la regarde à plusieurs reprises. Plus tard elle est du côté du rayon féminisme et sociologie des genres. On se regarde. Est-ce qu’elle me suit. Je descends et paye le livre de Juan Rulfo au rez-de-chaussée. À la librairie Compagnie, feuilleter Copiste de Colin. Dans une boutique du Vieux Campeur, boulevard Saint-Germain, regarder les petits sacs à dos sans être capable d’en acheter un. À 19h00, Out, un film de György Kristof , à l’espace Sain-Michel. Un sandwich libanais sur le boulevard du Maine juste à côté de la gare. Lire Tiens ferme ta couronne, dehors, devant la gare — trois flics en surveillance pas loin, un jeune gars arrive et stoppe sa marche, devant moi, merde y a les schmidts, il fait demi tour — en attendant l’heure de mise à quai du train. Nantes. Saint-Denis. Saint-Germain. Saint-Martin. Saint-Michel. Un pays laïc.
 
 
 
 
 
29 août 17. Un mardi.

« il était impossible de sauver les humains d’un interminable crime sans cause » (p.171)

Extermination des juifs d’Europe. Génocide des indiens (nom abusif) des plaines. « Qui est capable d’entendre, à travers ces deux événements, ce qu’il en est de la criminalité du monde occidental ? » (p.172)
 
 
 
 
 
30 août 17. Un mercredi.

On se donne rendez-vous dans un parc avec Vincent. La pluie. On change le lieu de rendez-vous. Ce sera au Fy’s café. Vincent me parle longuement de son amie Pauline, atteinte d’en cancer, très malade, qui va bientôt mourir. Vincent et Carla attendent un enfant. Je parle de Tiens ferme ta couronne. Nous parlons du projet Tenir Journal — Spinoza partout.

« que le cinéma n’avait besoin de rien d’autre que de la parole » (p.178)

« comme un forain, comme un magicien, s’accordaient à ce point originaire — bien avant l’invention de la lanterne — où l’image n’existe pas. Il n’y avait jamais eu besoin d’écran, et à l’avenir il n’y en aurait plus besoin : les mots suffisent ; c’est eux qui font voir. »

Ces notes que vous êtes en train de lire sont la matière première d’un projet d’écriture qui viendra à la suite de Spinoza in China. J’aimerais qu’il y ait cinq parties dans ce livre, si cela devient un livre, à moins que cela ne devienne cinq livres. Cinq parties, ou cinq livres, en écho aux cinq parties de l’Éthique. Partie I de l’Éthique : De Dieu. Pour le présent projet, cette partie ou livre I aurait pour titre Roman populaire, 1871 — 2017. Partie II de l’Éthique : De l’esprit. Pour le présent projet : aucune idée quant à cette partie. Partie III de l’Éthique : Des affects. Pour le présent projet : Tantôt la vague me gifle, et tantôt elle m’emporte, 2016. Partie IV de l’Éthique : De la servitude humaine. Pour le présent projet : Servitude, 2017. Partie V de l’Éthique : De la liberté humaine. Pour le présent projet : rien pour l’instant ; seule hypothèse, que je ne peux et ne sais ni vivre ni écrire pour l’heure : Spinozad partout.

En attendant Vincent, j’écris un début de ce que pourrait être ce livre si le projet se concrétisait en un livre — livre qui commencerait a priori par la partie Tantôt la vague me gifle, et tantôt elle m’emporte, 2016 :

« … puis je pense à Libera me et pensant à ce film je cherche et trouve une version en ligne et je regarde et j’écoute le premier quart d’heure et ce que je vois et entends est pour partie la chose suivante : aucune parole, des mains, des mains sur des têtes, des pièces d’identité, que tiennent les mains posées sur les têtes, la fouille, le contrôle, la présence policière ou et militaire, un homme qui veut s’enfuir, tente de s’enfuir, est abattu.

Voilà. Ça commence avec Libera me. J’attends Vincent au Fy’s Café, là même où avec Arno nous buvions quelques bières alors que la France Nantaise Je Suis Charlie défilait dans les rues de Nantes, le 1O janvier 2015. J’attends ce jour Vincent et je ne sais pas où ce livre va nous mener, nous : toi qui lit présentement son commencement et moi qui présentement en commence l’écriture. Libera me suffit ce jour pour annoncer ce dont ce livre tend à faire le récit. Le récit d’une libération. Il tend à pointer également, aussi, ce que j’entends comme insuffisant dans cette libération énoncée, appelée, souhaitée. Il ne s’agirait en effet pas seulement du récit de la seule libération — du chemin vers cette seule libération, mais du récit vers cette libération par la compréhension et la production des conditions d’existence d’une liberté, qui nous concerne toutes et tous : et individuellement et communément et collectivement. Jusqu’à présent, je suis un être de la servitude, dans la servitude, et c’est depuis elle que je vais tenter de vous faire ce récit. »

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

juillet 17

 
 
 

26 juin 17. Un lundi.

Derniers préparatifs. J’écris ce jour et la veille un nombre d’e-mails incalculable – abus de langage : le nombre pourrait être calculé. Quantité. Relations numériques. Relations réelles. Temps écran. À 11h20, rendez-vous à la gare pour récupérer quelques exemplaires du Cœur du cœur de l’écrin. Être un.e intermédiaire. Rendez-vous avec Fabrice Cognard, directeur du centre socio-culturel de Port Boyer à 14h30. L’écart entre ta classe sociale d’origine et la classe ou non-classe à laquelle tu te sens appartenir, à laquelle tu te sens ne pas appartenir. L’impossibilité d’appartenance. 18h30, départ du Tgv. Un Tgv de bourgeois. L’argent. La richesse d’argent des usagers de ce Tgv. Entrepreneurs, agents immobiliers, un conférencier. Je n’utilise ces derniers temps que ouigo, ouibus et isilines. La loi Macron. Transports de prolo dit Léa un jour. « Salauds de bourgeois », l’expression qui vient, immédiatement associée à « salauds de pauvres », dans La traversée de Paris de Claude-Autant-Lara (c’est Jean Gabin qui prononce les mots). Le cinéma est un art populaire. Pas la littérature ? N’est pas un art populaire car n’est pas également un art et une industrie ? LE livre. La littérature PEUT être populaire. SI et seulement si elle raconte des histoires ? Le cinéma, comme un art qui prend en charge le et entre art et industrie. Crime de masse. Industrialisation du crime (Allemagne nazie). Qu’a fait et que n’a pas fait le cinéma relativement à cette période (1930-1945) ? (Godard) . Qu’a fait la littérature ? Que fait-elle aujourd’hui ? Claude Autant-Lara réalise La traversée de Paris en 1956. Claude Autant-Lara est élu député européen du Front National en juin 1989. Dans le Tgv, je mange une préparation à base de riz dans un tupperware, avec des baguettes chinoises. À ma gauche, le conférencier et sa morgue d’importance, de mépris. Ce que je ressens. Salauds de pauvres. Je ne suis pas pauvre. Le costard du conférencier, à ma gauche. Sa femme, ou sa maîtresse ou sa secrétaire, qui l’accompagne. Un rapport de domination. De sourires de complicité dominante. De lui vers elle. 20h30, gare Montparnasse. Dans la chambre de la rue Montmorency, j’écris derniers e-mails de la journée et j’envoie des sms d’invitation pour fêter mon anniversaire le 21 juillet à Sète. Retrouver Juan Camillo à 23h00 au Bailly. Pas de places en terrasse. Nous allons en terrasse du bar à côté du Puits des arts. Anne nous rejoint. Juan Camillo nous donne quelques contacts d’amie.e.s à lui en Colombie. Nuit vers 2h00.
 
 
 
 
 
 
 
27 juin 17. Un mardi.

Lourdeur lenteur de la course en direction de la porte d’embarquement D45 dans les couloirs de correspondance de l’aéroport de Miami.

Paris. Réveil vers 7h00. Peu dormi. Marcher jusque vers les Halles. Rer. Roissy Charles de Gaule. À l’aéroport on file un peu de fric à Starbuck. Puis le voyage. Le vol Paris-Miami. Tristesse à la lecture du livre de Rancière : En quel temps vivons-nous ? Un jeune gars, qui a fait des études de hollandais, va passer une année… au Chili ? Il rejoint sa copine. On lui dit qu’on est poètes et qu’on va en Colombie pour un festival de poésie. Ah, il y a encore des poètes ? À Miami, à la sortie de l’avion, un.e employé.e d’American Airlines pointe des billets orange Express Connexion collés contre une vitre. C’est pour les correspondances vers Medellin et autres destinations d’Amérique du sud et d’Amérique centrale. Nous prenons nos billets et c’est le moment express connexion code couleur orange. Contrôle, douane, immigration. Longue attente. Problème avec Anne qui est emmenée dans quelque endroit avec d’autres personnes après que j’ai passé le contrôle sans soucis. Des policiers me demandent à plusieurs reprises de continuer le chemin en direction du contrôle de sécurité de nos bagages à main. Pas de retour possible vers les postes de contrôle de la douane et vers Anne. Anne part dans un sens et moi dans l’autre. Je suis alors avec Florian, rencontré dans la file d’attente avant la douane. Nous arrivons au passage sécurité. Puis nous courons jusqu’à la porte d’embarquement D45. L’avion est là mais l’embarquement est terminé. Les portes closes. Florian est ancien assistant de l’ancien ministre de l’agriculture du gouvernement Valls également porte parole du gouvernement. Il a 28 ans. L’expression « porte-parolat ». On va à la porte D37. Rebooking American Airlines. Retrouver Anne ici un peu plus tard. Ses larmes. La peur que je sois parti sans l’attendre. Nous prendrons tous les trois un avion le lendemain. Dormirons ce soir à l’Element Hotel, ici, à Miami. Une navette, entre l’aéroport et l’hôtel. Une chambre. La clim’ froide. Éteindre la clim. La chaleur lourde humide dehors. Le restaurant de l’hôtel. Un sandwich « cubain » conseillé par la serveuse cubaine. On a chacun. un ticket restaurant d’American Airlines, pour ce soir et demain matin. Le ticket paye le « repas de ce soir ». Le breakfast est gratuit. L’argent. Nous sortons et marchons jusqu’au métro. Prenons le métro direction downtown. Marche nocturne dans chaleur humide lourde de Miami. Rues désertes. Les hommes et les femmes à la rue. Un village de la Drôme évoqué par Anne et Fabien dans les rues désertes obscures et dans la chaleur humide lourde avec les hommes et femmes à la rue, à proximité de la bibliothèque principale dont nous faisons le tour. Retour à l’hôtel. Nuit inquiète.
 
 
 
 
 
 
 
28 juin 17. Un mercredi.

Le petit déj à l’hôtel. Les navettes, deux navettes, dehors, devant l’hôtel. Nous montons dans une. L’aéroport. Pas de certitude d’avoir des places sur le vol Miami Bogotta. Attente à la porte d’embarquement avant même l’inscription de l’heure d’embarquement sur l’écran vidéo de la banque d’accueil. Fabien me parle de « Veines ouvertes d’Amérique latine », de Galeanos Edouardo. Nous obtenons des places. Vol Miami Bogota. Fabien récupère ses bagages à Bogota. Vol Bogota Medellin. Retard de 3 heures. À Medellin, nos bagages sont dans le bureau de American airlines. Le prénom de Florian écrit sur un papier que tient en main un homme à l’arrivée des voyageurs. Un taxi commandé par un copain de Florian pour lui. Trois heures de retard. L’homme est là. Il a entendu. Nous grimpons tous les trois dans le taxi. Les jeunes en vélo sur la route en descente sur 15 km vers Medellin. Les vélos à vive allure qui slaloment entre les voitures sur les 15 kilomètres de la route qui descend des hauteurs du plateau où se trouve l’aéroport jusque vers Medellin. Le taxi qui dépose Florian, puis nous. L’immeuble et l’appart airbnb, le code à la porte de l’appart, l’appart tout nu pas beau. Le gardien à l’entrée de la résidence, se faire comprendre, pas parler espagnol. Le chauffeur de taxi, l’ascenseur, les deux ascenseurs, un qui s’arrête tous les étages, un qui s’arrête aux étages 5, 7, 9, 11. L’appart. Les quatre chambres. La chambre numéro 2 sera la nôtre. Une marche ensuite jusqu’à Parque Poblado. Mangeons empanadas dans la rue. Buvons une bière dans un bar sous les arcades ou presque d’une église en brique en terre cuite donnant sur la place. Marylin Manson à fond dans le bar. Les faits. Nulle pensée émise. Ce qui est tu.
 
 
 
 
 
 
 
29 juin 17. Un jeudi.

Un supermarché vers Poblado. Achat pour le petit déjeuner. « […] Punto ? » me demande-ton. J’imagine qu’il s’agit de point de fidélité. Je dis non, en soulevant un peu les épaules, peut-être avec une espèce de grimace souriante pour dire « je ne comprends pas ». Le gardien, à l’accueil, en bas de la résidence. L’ascenseur rapide. L’ascenseur qui s’arrête à tous les étages. Les oiseaux au ventre jaune, ventre bleu, dans les arbres et entre les arbres, volant entre les immeubles. La petite rue en face de l’immeuble. Puis le passage par un petit parc Garcia Marquez. Marche vers le musée d’art moderne. La station Industriales. Là auparavant des usines, des ateliers, l’industrie. Marche jusqu’au musée d’art moderne. Des hommes en costard avec smartphone qui nous indiquent la direction vers le musée. Progrès et Violence. Deux œuvres. Progrès. Une succession de machine aux rouages reliés les uns avec les autres. Chaque machine à deux roues dentées. Des rubans solidaires des roues relient les machines entre elles. Un ruban est solidaire de la deuxième roue de la machine x et de la première roue de la machine suivante. Les roues de chaque machine tournent moins vite que celles de la machine précédente. Le mouvement de rotation des roues de la première machine est visible est nette. La dernière machine, on arrive pas à savoir si les roues tournent encore. [Progrès, variante ou [?] autre titre de Before the ocean was blue, de Federico Ortegon, http://federicoortegon.com/index.php?/art/before-the-ocean-was-blue-sculpture.] Violence. Le soir du vernissage il y avait des néons dans toutes la pièces, les néons étaient posés au sol et reposant contre le mur, une extrémité contre le sol et l’autre reposant contre le mur. Au pied de chaque néon, un objet à même de pouvoir détruire le néon : massue, pioche, barre… Par la proximité d’objets susceptibles de pouvoir détruire d’autres objets, l’œuvre proposait de questionner la notion de violence, de la possibilité de la violence, a priori sans invitation de passage à l’acte. Le soir du vernissage des personnes présentes se sont saisies des massue, pioche, barre… et on détruit les néons. Aujourd’hui une photo montre l’installation originale, et un texte fait le récit de ce qui s’est passé. Une troisième œuvre. Un vidéo de Lucien Castaing-Taylor & Véréna Paravel, Léviathan, 2012. Où ai-je déjà vu ce film ? On est sur un chalutier. On est avec les machines, les filins, les sons de tout ça, un boucan d’enfer, une énorme machinerie ultra bruyante, la machinerie ce sont les machines du bateau, les filins, les rouages des machines qui permettent de lâcher à la mer les filets et de les remonter de la mer, énorme filins, diamètre du fil comme un bras, le vent, le bruit du vent saturant le son à la prise de sons, les vagues, le bruit des vagues contre la coque du bateau, sur le pont du bateau, le fracs des vagues, les chaînes en métal du bateau qui se cognent, les poissons péchés et les goélands qui suivent le bateau, le passage de dessus l’eau à sous l’eau, là où on est sous l’eau on voit les poissons et les bulles d’air dans l’eau et c’est la pèche en cours et on sort de l’eau, on s’en aperçoit à peine, c’est comme la même nuit sous les eaux et au-dessus des eaux et au-dessus on voit les taches blanches sur fond noir et le fond noir c’est le ciel noir de la nuit et les taches blanches ce ne sont pas les étoiles mais les goélands dans la la lumière vives des projecteurs qui éclairent et la nuit et le bateau et la possibilité du travail pendant la nuit on voit le bateau et les machines et les poissons dans la mer et les poissons pêchés une fois arrachés à la mer par les filets, on voit les goélands je crois que l’on ne voit pas de personnes humaines. Tout a lieu de nuit. Qu’est-ce qu’un témoin. Qu’est-ce qu’un acteur. Une machinerie. Des animaux. Du métal. Des filets. Une extraction. Un arrachement. Un vacarme. Une nuit. Léviathan. Nous prenons le métro à Industriales. Jusqu’à Parque Barrio. La foule, les petites ruelles dans le centre ville entre le métro Parque Barrio et le Parque Bolivar. Le palais de la culture à la façade faite de blocs de pierres grises et blanches. Penser à l’Andalousie. À coté, une place avec statues de Botero. La vente dans la rue. Fourmillement. Non pas fourmillement. Bruit et densité. Force violence et puissance. Et par la densité de présence de corps, et par le son, les sons, très fort, saturant l’air. Étales de fruits et de tout type d’objets à vendre. Cris d’annonce pour la vente. Sous le pont de métro. Plus loin les petits garages, le matériel pour autos et motos et pour bricolages, travaux de peinture, électricité ou maçonnerie, là prostitution, le crack, les carerra – les rues – leur numérotation. Parque Bolivar, l’église, les gens qui se signent en marchant simplement en passant devant l’église (devant toute église ou toute statue de vierge dans toute rue). L’homme qui se lave dans le bassin sur la place, les deux policiers qui réveillent un homme dormant sur un banc, pour qu’il s’assoit, ils le font calmement, respectueusement (une demande respectueuse le lendemain ou une semaine plus tard lorsque nous sommes assis au sol du métro, cherchant à envoyer sms), les chariots poussés par les vendeurs de rue, la vente de fruits coupés dans des verres en plastique, mille petits trucs à vendre dans la rue. Un café à 500 pesos – 30 cts – dans tel barrios. Un café à 3000 pesos – 2 euros – le lendemain, dans tel aéroport. L’argent. Le petit bar à l’angle de telle rue et de la carrera 42, et les petits bus. Farandole, danse, course, tours et re.tours des petits bus dans ce virage. Couleurs pétaradantes des petits bus. Oui je pourrais revenir là tous les jours, dans ce bar à cette angle de rue. Me revient en mémoire la petite échoppe quotidiennement fréquenté à Beijing. Recuerdo : je me souviens. Record : enregistrer. Enregistrement. Revoir avec quoi l’enregistrement est couplé dans les Machines désirantes. Deleuze et Guattari. Penser au Rital, à Nantes, pizzeria où nous allons souvent. Allons manger à l’ITACA – oh, Ithaque ! Menu viandes, c’est très gras. Le patron est très sympa. Une serveuse parle un peu anglais. Nom d’une bière que nous buvons : Club Colombia. Il y a la Club Colombia Negra, la Club Colombia Dorada. Retour en métro jusqu’à el poblado.

La statue de Bolivar à Bogata. La seule de toute la Colombie où il n’est pas sur un cheval nous dit Florian. La statue de Bolivar à Pereira. Bolivar. El Libertador. Descendant d’espagnol libérant les descendant d’espagnols de la tutelle royale espagnole. RIP peuples indigènes.
 
 
 
 
 
 
 
30 juin 17. Un vendredi.

Les jeunes filles et jeunes gars sur leur planche-palette-radeau à roulettes qui se cassent la gueule sur la route deux fois deux voies — en descente — devant l’immeuble. Réparent la planche-palette-radeau à roulettes. Reprennent leur descente sur les deux voies qui filent vers le centre. Reprennent leur descente entre voitures et mini-bus et motos. Nous prenons un taxi quelques minutes plus tard jusqu’au bureau de Prométéo. Nous rencontrons Fernando, Gloria, Luis, Natalia, et d’autres personnes dont je ne retiens pas les prénoms. Nous mangeons avec eux. Prométéo parle de marijuana, de whisky et de champignons hallucinogènes. Les joints tournent. Une vérité n’est pas une question d’exactitude, mais de justesse, peut-être, c’est-à-dire : d’attention à la réalité. C’est-à-dire, peut-être, de délicatesse dans cette attention : à l’égard de celles et ceux qui peuplent cette réalité.

Ici l’énergie est très forte dit Prométéo. Ici des couples se séparent. Ici des mariages se forment. Anne offre le vinyl LSD – le soucis du détails – à Prométéo. Toilettes se dit baños. Nous prenons un taxi pour rejoindre le Terminal des bus, au nord de la ville. Nous y achetons des billets pour un trajet Medelin-Bogotta, demain. Puis prenons le métro jusqu’à la station Acevedo. Là, correspondance pour le métro-cable, ligne K : un téléphérique qui permet d’accéder aux barrios – quartiers – sur les pentes de la ville, sans avoir à gravir par la marche. Nous ne prenons pas le métro-cable suivant – ligne L – en direction du parc Arvi. Anne ne souhaite pas marcher dans les rues des barrios. Sentiment de voyeurisme. Nous reprenons la ligne K jusque vers Acevedo. Regard par le dessus – depuis la cabine du métro-cable – sur les maisons et ruelles des barrios, et aussi vers les deux tours – aujourd’hui emballées de protections noires – de la bibliothèque España construite en ce quartier pour désenclaver par la culture mais sans se soucier suffisamment du terrain – géologique – en pente. Bibliothèque inaugurée en 2007. The library was inaugurated on 24 March 2007 with a visit from the King and Queen of Spain, Juan Carlos I of Spain and Queen Sofía of Spain. Dixit Wikipedia. Bibilothèque fermée en 2015. Vérifier la date. Une tour, sur les trois d’origine, est aujourd’hui effondrée. En raison de problème d’infrastructure. Énoncent les autorités responsables de.

Métro, station Acevedo. Direction Parque Berrio. Nos sms envoyés arrivent-ils à destination ? Nous répond-on par whatsapp ? – nous n’avons pas whatsapp sur nos vieilles machines. Ici tout le monde a whatsapp. Tout le monde ? On va acheter une carte sim Claro – opérateur colombien – puis on la charge de quelques unités. On s’installe dans un bar de vieux. Ou un bar à putes. Ou les deux. On n’a pas de nouvelles de Amarilla – qui lira les poèmes de Anne en espagnol, pendant le festival, et qu’on devait retrouver, là, en cette fin d’après-midi. On marche dans les rues du commerce vas-y achète, plein de monde, je n’aime pas cette foule, prise dans ce flux de l’achète, je n’aime pas appartenir à cette foule. On mange des empanadas, en face du bar de vieux ou à putes ou les deux. On marche dans la carrera 46, une rue, un boulevard dans la ville – axe nord-sud – , un axe « repère » pour nous situer dans la ville. Puis on rejoint la station Parque Berrio. Jusqu’à Poblado. On marche du métro Poblado jusqu’à Parque Poblado. On mange un petit truc. On boit une bière dans un bar boboblingbling. Plutôt blingbling. On rejoint l’appart. Il y a deux autres occupants ce soir.
 
 
 
 
 
 
 
1er juillet 17. Un samedi.

Voyage en bus entre Medellin et Bogota. Au départ de Medellin, au terminal de bus, parmi la prolifération des compagnies, celle-ci : Transporte Jésus. Avec le « s » central de Jésus au design du « S » initial de Superman. Dans les bouchons, une voiture jeep, couleur plus ou moins kaki, avec inscription : INPEC. Instituto Nacional Penitenciario y Carcelario. Dans le bus, un jeune garçon et sa grand-mère. Juan David Londoño Cardona. Aurora Restrepo. Le jeune garçon, sa curiosité à notre égard. Ses questions. Nos réponses. La sympathie pour lui. On lui donne une affiche du festival. Je lui laisse mon adresse e-mail. La forêt, les arbres, pendant le trajet. Trois films hollywoodiens diffusés dans le bus – le son, fort – pendant le trajet. L’arrivée de nuit à Bogota. Un taxi. Mariangella, nôtre hôte. Son fils, William, sa femme, dont je ne retiens pas le nom. Leur enfant de trois semaines. Les trois chiens de Mariangella. De ces trois chiens, on constate que plus le chien est jeune, plus il est grand. On imagine qu’ils rétrécissent avec l’âge.
 
 
 
 
 
 
 
2 juillet 17. Un dimanche.

Gay Pride à Bogota. Musée de l’or. Marche. Quartier prostitution. Petite échoppe. Bandeja signifie plateau. Bandeja est le nom d’un plat colombien, aussi, avec riz, viande, pomme de terre, accompagné d’une soupe.
 
 
 
 
 
 
 
3 juillet 17. Un lundi.

Chercher : se dit buscar. Marcher : jusqu’à la Carrera 1 / Calle 1. Presque. À deux rues de la Calle 1 on s’arrête. La bande de jeunes gens que l’on voit, là-bas. Intuition que si on y va on revient tout nu.e.s. Un jeune gars, un peu avant, qui nous conseille de ne pas aller plus loin. Deux autres personnes, qui nous conseillent de même.
 
 
 
 
 
 
 
4 juillet 17. Un mardi.

EN LA IMPUNIDAD NO GERMINA LA PAZ. Un graffiti lu sur un mur, ce matin. Les numéros des plaques minéralogiques des motos, inscrites aux dos des casques des motard.e.s. On prend un taxi, pour rejoindre le terminal de bus. Flota Aguila. On rejoint La Vega, à cinquante kilomètres au nord de Bogota. Là, rencontrer German et Lucia, des ami.e.s de Juan Camillo. Leur matinée à La Vega, après deux jours fériés. Pas d’Internet là où ils habitent dans les montagnes. Connexions lorsqu’ils descendent à La Vega. On se retrouve en terrasse d’un café-panadería, café-boulangerie. On marche un peu dans les rues avec Lucia. Jusqu’à la place principale. Pendant qu’Herman règle quelques unes des affaires administratives de cette matinée. Puis Lucia à son tour va régler quelques affaires. On se retrouve vers leur voiture. Petite voiture rouge – Clio ? – et montée jusqu’à la propriété dans les montagnes. Déjeuner tous les quatre. Ils nous font à manger. Les connaissant par Juan Camillo, on pense être en relation avec eux comme on peut l’être avec des amis – ce qui es pour partie le cas, quant à nos échanges, paroles, conversations – mais nous sommes également chez eux en tant qu’ils proposent un gîte, et nous servent – cadre marchand avec service et clients. Léger malaise. Léger. Après déjeuner balade tous les quatre dans la plantation de café. L’ensemble de la propriété – plantation de café, terres, maisons dont la principale en partie gîte – appartenait au père de German, qui est mort il y a peu. German et ses frères héritent de l’ensemble. Lui et Lucia s’occupent de la maison et de l’activité « gîte-hôtel » – nous sommes en fait quasiment les premiers clients. Un frère de German s’occupe de la plantation. Les autres frères on ne sait pas trop. German et Lucia sont écrivains, étaient professeur.e.s à l’université de Bogota, ils ont lâché cette activité pour venir vivre ici. Souhaitent construire une maison légère pour accueillir en résidence des artistes – indépendamment de l’activité de gîte-hôtel. Le grand-père – père du père ? – ou le grand-oncle de German est venu en Colombie pour travailler pour une banque qui s’implantait dans ce pays, en 1930. Départ a priori économique et non politique. Qui achète la propriété ici ? Le père de German ? Le père du père de German ? On marche vers la maison d’origine – grande maison aux larges fenêtres et murs en bois. Quelque chose d’un chalet-grange. Aujourd’hui y vit une tante de German. A côté, le bâtiment-manufacture pour trier le café, le laver, séparer la peau de la graine avant le séchage. Les machines ce jour sont à l’arrêt. Les machines sont vieilles, semblent à moitié démontées. Jeu de poulies activées par l’arrivée d’eau d’une rivière de la montagne. Manquent les rubans reliant les poulies. A l’étage on n’y va pas, les planchers ne sont pas sûrs. Seuls les ouvriers savent où poser les pieds nous expliquent Germain et Lucia. Les chiens qui nous accompagnent eux aussi savent comment se déplacer à la surface du plancher. Aux côtés du châlet-grange et du bâtiment-manufacture, une chapelle. Un autre lieu, avant cela, où on rencontre le frère de German : Un garage avec quelques voitures dont une en réparation, et dehors les grains de café qui sèchent, là sous une bâche noire, là, sous une espèce de serre, ouverte de chaque côté. Les chiens. Les arbres et les fruits sur les arbres, bananes plantain et bananes, avocats, tangerines, citrons. Le jus sucré, doux et sucré, de la pulpe de café enrobant le grain. Mâcher grain et peau et pulpe, le jus gicle, et son goût, dans la bouche, sucer le grain longtemps ensuite, le croquer pour finir. Ici sur ce rocher, au pied de ce rocher, en hauteur, la future petite maison légère pour accueillir artistes en résidence. Dans un bâtiment jouxtant celui où nous logeons, une bibliothèque où ce premier jour nous notons un rayon Mussolini, la présence de Mein Kampf, l’Éthique de Spinoza en version espagnole, une meuble de la bibliothèque entièrement consacrée à Garcia Marquez. A midi, ou le soir, German et Lucia nous parlent de Juan Rulfo, à leurs yeux un des plus grands écrivains sud américain du vingtième siècle. Dont nous ignorions jusque là l’existence. Il a écrit deux livres. Un recueil de nouvelles, El llano en llamas – La plaine en flammes – , et un roman : Pedro Páramo. German et Lucia nous parlent longuement du processus de paix en cours en Colombie. Du processus de paix et de l’histoire de la Colombie. Du déni originel : la spoliation de la terre.
 
 
 
 
 
5 juillet 17. Un mercredi.

Les oiseaux le matin. Un réveil à 5h00. Les couleurs des oiseaux. Les chants des oiseaux. Les chants des oiseaux que tu ne vois pas. Centro Nacional de Memoria Histórica. La promenade, le soir, pas tout à fait jusqu’au sommet. La lente et belle marche de descente, ensemble. Prendre le temps, ensemble. La montée au forcing, vouloir arriver au sommet – moi. Descendre ensemble. Le soir, nous mangeons dans la cuisine avec German et Lucia. Les aider un peu pour le repas. Ils acceptent l’aide. Pas seulement la question « clients-service », aussi la question de l’accueil et des invités. Manières de recevoir. Soyez les bienvenu.e.s. Plaisir de faire pour qui l’on reçoit. Maria, qui travaille pour eux, à la maison, qui les aide pour différentes tâches. être payé à la tâche. Maria et son mari habitent une petite maison à côté de celle – grande – où nous séjournons. Maria et son mari travaillent pour la propriété. la veille ou ce jour nous parlons propriété privée. Spoliation de la terre par les colonisateurs puis vente de la terre par la couronne d’Espagne aux colons. vérifier. richesse de cette terre. tout pousse à profusion. quand la terre est privatisée. morcelée en parts de propriétés privées. quand la production de la terre est transformée en valeurs marchandes. aujourd’hui la coca. l’exploitation de la terre et les meurtres pour la possibilité de la continuation du profit qui en résulte. En 50 ans de guerre, 7 ou 8 millions de morts en Colombie. Autant de personnes déplacées. Vérifier. Processus de paix en cours. Les indigènes. les descendants d’esclaves. Les colons et descendants de colons. le gouvernement. les farc. l’eln. les narcos. les para-militaires. toutes celles et tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette classification. un accord entre le gouvernement et les farc. un référendum l’an dernier : oui ou non à cet accord. « le peuple » vote non à l’accord entre le gouvernement et les farc. le gouvernement va contourner le non. on demande son avis au peuple. on n’en tient pas compte. universalité du déni de démocratie. il y a en chacun de nous quelque chose de profondément non-réconcilié dit German. avant le repas, moment où German et Lucia nous parlent de la traduction en espagnol de nos textes pour le festival de Medellin, à venir. Moment dans la bibliothèque. German et Lucia nous proposent une correspondance écrite, avec traduction. on écrit – dans notre langue maternelle – à l’un.e des deux de l’autre langue, qui traduit dans sa langue, et répond à l’autre de l’autre langue qui n’a pas encore écrit. etc.
 
 
 
 
 
6 juillet 17. Un jeudi.

Dernier matin avec German et Lucia. Derniers retours de Lucia sur les traductions des textes que je vais lire à Medellin. Petit déjeuner tous les quatre. Avec Anne on lit quelques uns de nos textes traduits, à la fin du petit déjeuner. on les lit en français. On paye ce qu’on doit – argent – pour les nuits passées ici et les repas. On énonce le malaise ressenti, l’écart et le désaccord entre la sympathie amicale et la relation marchande. Argent et amitié. German énonce que c’est une affaire familiale, il l’énonce ainsi, « affaire familiale », ce matin là, de sorte que quelque chose se clarifie, ce n’est pas à eux deux que nous payons la somme mais à l’affaire familiale dont ils sont les présents garants, dans cette situation neuve pour eux, qu’ils comprennent en l’expérimentant présentement avec nous. Voiture vers La Vega. Petit boutique où nous nous connectons à Internet. On imprime les cartes d’embarquement Bogota Medellin. Bus vers Bogota. Bus Transmillenio dans Bogotta. Aéroport de Bogota. Pizza à l’aéroport de Bogota. Avion. Arrivée à Medellin. Sarah qui nous accueille à l’aéroport. Un gars qui parle russe pour accueillir Saïdash. Saïdash vient de la république de Tuwa. Son voyage : voiture et bus de chez lui jusqu’à Moscou. Puis avions Moscou-Paris, Paris-Bogota, Bogota-Medellin. 48 heures de voyage. A l’arrivée ses bagages ne sont pas à l’aéroport. Sont à Bogota peut-être. Mini-bus avec le gars qui parle russe, Saïdash, Anne et moi, direction Medellin. On n’est pas vraiment attendu à l’hôtel. Prométéo, ivre et entouré de jeunes gens également ivres, sort d’un des deux ascenseurs dans le hall de la réception. Est-ce qu’il nous reconnaît ? Oui. La chambre 600-quelque-chose. le bruit et la vibration produite par le moteur d’une machine dans la rue, travaux publics, vibrations dans toute la chambre, toute la nuit. On pense à l’expression « réalisme magique ». Souvent.
 
 
 
 
 
7 juillet 17. Un vendredi.

Musée d’Antioquia.

Une bière en terrasse avec vue sur Parque Bolivar.

Une arrestation, peut-être un vol à la tire.

Changement de chambre vers la chambre 1012, de l’autre côté de l’hôtel.

L’hôtel, le Gran hotel.
 
 
 
 
 
8 juillet 17. Un samedi

Un poète qui est un ancien combattant des Farc.

Une femme ayant reçu un prix nobel alternatif pour la paix.

Un enfant du peuple Ik, accompagné de sa sœur, il chante.

Sa sœur dit : « la sierra Nevada de Santa Marta est le centre du monde ».

Un chanteur chilien qui vient avec des potes, il dit je viens ici pour chanter, pour chanter et pour parler avec toutes celles et tous ceux qui sont là.

Une femme grecque, elle vient pour chanter.

Un européen qui prononce « european value » et j’arrête de l’écouter.

Une femme ayant trois nationalités.

Un poète chilien qui se prénomme Jésus.

Une pensée qui revient : à qui appartient la terre ?

Une classification qui revient : les Farc, l’Eln, le gouvernement, les paramilitaires, les peuples indigènes, les descendants d’esclaves.

Une pensée qui revient : toutes celles et tous ceux qui ne se reconnaissent dans aucune des ces dénominations.

Une pensée vers German qui disait, non loin de La Vega, que la poésie, la littérature, l’art, avait pour puissance de ré-ouvrir l’imaginaire de chacun.e.

Une définition de Spinoza qui revient : « imaginer, c’est considérer comme présente une chose absente».

Et un mot dans toutes les bouches. La palabra. La palabra. La palabra. Palabra est le mot qui signifie mot. Des mots, des mots, des mots.

Un homme qui parle de la Palestine, de la Syrie. Il dit je suis venu avec deux poètes Palestiniens et un poète Syrien.

Un homme qui est venu avec un groupe d’artistes qui étaient combattant.e.s des Farc. Ils ont rendu les armes la semaine dernière.

Il y a une guerre : entre la destruction et la jouissance.

Entre la destruction par exemple d’une propriété et la possibilité ou la volonté de jouissance de cette propriété.

Selon que la propriété est commune, privée ou en acte, la guerre n’a pas les mêmes aspects.

Revient et revient et revient ce que German disait : il y a quelque chose en nous de profondément non-réconcilié – profondément non-réconciliable ?

Et que c’est cela qu’il nous faudrait en premier lie – chacun.e – affronter.

À 16 heures, c’est le début de la première soirée du festival sur la grande scène, sur la place je-ne-sais-plus-comment. Il y a un bus pour faire l’aller-retour entre l’hôtel et la place. Un bus pour les artistes du festival. Un sentiment de colonie de vacances. Entre Palestine et Syrie et Chili et Farc et paramilitaires et la guerre en toi à laquelle tu penses en lisant ces mots pensant à la guerre au pied de l’immeuble où tu vis si tu vis dans un immeuble. Et de l’autre côté de la rue.

Il y a sur la place je-sais-plus-comment un gars à côté de qui on s’assoit, il s’appelle James Arvey Muños et il me demande c’est toi là sur cette photo dans le catalogue du festival, en effet oui c’est moi et il me fait signer la pages où il y a ma photo, et de même quelques instants plus tard avec Anne, et il nous offre une bière à chaque fois qu’il va chercher une recharge du cocktail avec lequel il se saoule consciencieusement. Il y a une tente pour que les artistes soient à l’abri du soleil – d’abord – et de la pluie – ensuite, si elle venait, et elle vient un peu, ce jour – et les artistes et les non-artistes qui s’assoient là sous cette tente sont à côté, à part, séparé.e.s de celles et ceux en grand nombre venu.e.s écouter poètes et chanteurs et chanteuses qui font l’ouverture du festival.

Il y a l’hôtel et le repas que nous prenons dans la salle du restaurant toute déserte et toute sombre et toute calme la salle du restaurant après l’immensité de la place pleine de mille et mille personnes venues pour écouter poètes et chanteurs et chanteuses qui faisaient l’ouverture du festival.
 
 
 
 
 
9 juillet 17. Un dimanche.

Je passe la journée à l’hôtel. Je ne sors pas de l’hôtel de toute la journée. Je passe une journée à Medellín enfermée dans un texte – à finir – dans un hôtel. Réécris un texte pour une revue. Voici les deux versions. La première ici, et la seconde là. Le soir, fiesta dans l’hôtel. Nous buvons et dansons.
 
 
 
 
 
10 juillet 17. Un lundi.

Le soir, lectures avec Anne, et Amarilla et Angel qui lisent en espagnol avec nous, à l’Alliance française. Aussi peu de monde qu’en France. Mais bel et long échange avec certaines des personnes présentes, après les lectures. Dans le texte que je lis, je cite Benjamin cité par Quintane : « la catastrophe c’est que cela continue comme avant » et je parle du sentiment de catastrophe ressenti au lieu dit unique à Nantes un jour de mars 2016, ce sentiment de mort et de vieilles personnes toutes mortes dont moi-même dès l’instant que je fréquente un tel lieu et après la lecture à l’Alliance française ce soir une femme demande si je ne me sens pas trop dans la catastrophe ici à l’Alliance française et je réponds bien poliment. Je réponds par là où ce n’est pas la catastrophe, aussi. Je réponds par le fait que je ne suis pas spectateur passif ici mais acteur et de plus en duo avec Angel, dans cette forme du texte, espagnole et française, que nous venons de donner, et que nous sommes en dialogue avec qui veut bien parler ici dans cette salle. Je réponds poliment sur la situation qui n’est pas une catastrophe. Je ne réponds pas sur l’institution.

Parmi les mots qui sont prononcés pendant l’échange après les lectures : Au delà de la réalité. Non. Compromis avec la réalité. Stratégie. De résistance. Politique. Sociale. Invitation à résister au.x pouvoir.s. Interventions. Descriptions. Énoncer du possible. Pour une non-séparation entre actions et pensées. Arrêter de résister à. Lâcher. Associer le.s contre.s – contre tel.l.e.s ou tel.l.e.s ennemi.e.s [1] – aux pour – ce que nous faisons en commun [2]. CE QUE L’ON NE VEUT PAS [1]. CE QUE L’ON PEUT [2].
 
 
 
 
 
11 juillet 17. Un mardi.

[Ci-dessous, contribution au « Nous 11h11, 11 juillet 2017 », à voir et lire en son intégralité ici.]

Medellin. Carrera 26H. Calle 38B. Barrios – quartier – sur les hauteurs est de la ville. Terrasse d’une échoppe où je viens de m’asseoir et commander un tinto – café noir. Chaleur. Alternance couvert et moments de soleil.

Une femme et un homme et un homme et trois hommes et un chat, à une terrasse voisine. Les voix fortes de la femme et des hommes. Un chien, noir, endormi sous une Renault Logan grise. Une femme et une jeune fille descendant d’un scooter, la femme le garant, sur le bord de la rue, à ma droite. Comme je suis assis, le tronçon de la rue que je vois est en pente descendante. La jeune fille – fille de la femme j’imagine – , les couleurs de sa robe et de son casque en harmonie avec les couleurs du scooter. Roses, mauves, violets.

À ma gauche, deux frigos aux portes vitrées coulissantes sur le dessus – à l’intérieur : des glaces – ; un présentoir avec sachets de trucs à manger, salés, sucrés. Frigos et présentoir sur quatre roulettes, chacun, à gauche de la porte d’entrée de l’échoppe. À droite de la porte, un quatrième présentoir avec vitrine en sa partie supérieure : à l’intérieur, gâteaux sucrés et salés maisons, empanadas…

À ma droite côté rue, de l’autre côté de la rue, un homme porte un gros frigo – deux mètres de long – sur le dos, un jeune garçon – son fils j’imagine – l’attend à l’arrière d’un petit camion pour le chargement. Un homme, sur le trottoir, marche en remontant la rue, un plateau de 24 ou 36 œufs à bout de bras – rose le plateau, blancs les œufs.

Bruits de moteur des voitures et des bus descendant ou montant la rue, à ma droite. Voix fortes, éclats de rire à la terrasse à côté. Deux ouvriers, casques jaunes, l’un portant petite échelle sur l’épaule, passent dans un sens, repasse dans l’autre. Pleurs d’un enfant. Deux chiens puis un troisième qui aboient. Le chat, à la terrasse voisine, immobile sur un banc – cul en contact avec le banc et pattes de devant droites, non pliées – regard vers mon côté – vers la route montante. Un enfant passe là et caresse le chat. Bruit de moteur d’un scooter. Bruit d’un klaxon. Un taxi qui monte, un bus qui descend. Des cagettes empilées, après la terrasse d’à côté – route descendante. Bruit de moteur d’une moto ou d’une mobylette. Le mot « nacional » prononcé à la terrasse à côté, puis le mot « paraguay ».

Tee-shirt sans manche (« marcel »), couleur marron assurément auréolée de sueur dans le dos suite à la marche du matin avec petit sac à dos. Pantalon thaï beige – ceinture par repli du tissu du pantalon. Chaussures de marche, lacets oranges.

Les maisons, leur briques en terre cuite non repeintes pour la plupart. Linge qui sèche sur deux balcons contigus, à des fenêtres.

Quelque chose d’une communauté d’existences / que nous avons – aurions – perdue / Que je n’ai jamais connue. / Nos solitudes.

Cent ans de solitudes.

Habitacion / persona / escolar / pablo * / servicio / transporte / repararcion / solo / antioquia / sabor / infinita.

* El parque del Pablo : nom d’une petite échoppe – fermée à cette heure-ci – à droite de celle à la terrasse de laquelle je me suis assis. Une note de musique est dessinée à côté de ces quelques mots. J’imagine un bar, musical, ouvert le soir. J’apprends plus tard que je suis dans le quartier Pablo Escobar. Quartier populaire dont les maisons ont pu être construites – en remplacement d’habitation de rien – par dons de Pablo Escobar.

[marche le matin dans les quartiers « au-dessus » de l’hôtel et le soir lecture à Itagui]

par ailleurs je ne sais toujours pas ce qu’est un pays en guerre et conséquemment ou parallèlement je ne sais toujours pas ce qu’est un pays en paix

je ne connais pas la paix

German disait la semaine dernière il disait je n’arrête pas d’y repenser German disait peut-être y a-t-il quelque chose de profondément non-réconcilié à moins que ce ne soit quelque chose de non-réconciliable en chacun.e de nous

peut-être qu’il est impossible de penser à une paix commune tant que

peut-être faudrait-il commencer par faire cette paix en chacun.e

essayer de comprendre la guerre en chacun.e

essayer de comprendre ce qui en chacun.e veut la guerre

ce matin lorsque

depuis que je suis arrivé en Colombie je mesure à quel point ce pays vit un moment historique

la langue diplomatique

est une langue morte elle me tue la langue pas seulement la langue

à l’alliance française est-ce la catastrophe on me demande si c’est la catastrophe je réponds avec la langue diplomatique une langue morte qui tue

la complexité de la situation en Colombie la complexité de toute situation mérite la mesure

la délicatesse

parmi les territoires que la France a colonisé il y a l’Algérie

je sens juste que la réconciliation est un travail qui n’a pas de fin qui ne peut pas avoir de fin ne jamais le penser ni le vivre comme achevé arrêté

chaque jamais est un.e ennemi.e

il y eut la guerre en Algérie un soldat qui ne tua aucun.e algérien.ne mais participa de cette guerre coule en mes veines et ma queue

une guerre d’indépendance

il y eut les accords d’évian signé le 18 mars 1962 entre le gouvernement de la république française et le gouvernement provisoire de la république algérienne

je suis en colombie depuis le début du mois de juillet maintenant

j’écoute ce que disent les gens, j’essaye

je comprends certaines choses de la complexité du processus de paix en cours

je ne sais pas grand-chose de la paix

pas grand-chose d’une paix après une guerre

je sens qu’une paix, comme un amour, comme un travail, est une question de désir c’est-à-dire une question de process, processus, c’est-à-dire :

une affaire jamais achevé et qui ne peut vivre que par l’attention à la continuation de sa production

chaque jour de nos vies

je pense que c’est vrai pour n’importe quelle histoire, qu’elle concerne ce que l’on nomme pays, ou amour, ou commune ou ce que tu voudras ici considérer toi qui lis ces mots…

avec Angel on va vous lire un texte en espagnol et en français

ça va prendre environ vingt minutes

ce n’est pas à propos de la paix

quoique

c’est à propos de questions politiques et philosophiques et quotidiennes

on vous parlera de deux poètes : une femme, et un homme : nathalie quintane et charles baudelaire

on parlera d’un philosophe : spinoza

on parlera d’insurrection et de perfection,

à tout à l’heure,

[Un bar café concert le soir, on y va en groupe colonie de vacances de poètes touristes en Colombie. Le son très fort. Celles et ceux qui s’amusent. Celles et ceux qui ne pas. La bourgeoisie occidentale en moi. Guerre.]
 
 
 
 
 
12 juillet 17. Un mercredi.

Lecture à la biblioteca escolar popular 2, barrios Francia Andalousia, puis marche avec Angel jusqu’au quartieer avec les deux tours qui restent de la biblithèque Espana. Meeting signature texte (contre la barbarie et) pour la paix au 13ème étage et fiesta.
 
 
 
 
 
13 juillet 17. Un jeudi.

Rendez-vous à 5h30 dans le hall. Dormi 3 heures. Départ pour Pereira. Avec Ann Margarett et Anne. Journée à Pereira.

Les signes de croix devant les églises, devant les statues de Vierges Marie dans leurs cages en verre, les signes de croix de la femme à notre droite au moment où l’avion accélère (une fois le signe de croix) pour décoller, puis au moment où l’avion décolle (deux foix le signe de croix à ce moment-là), les deux jeunes gars de 14 ans peut-être au volant d’une grosse bagnole noire. Yuval Noah Harari. De animales a dioses. une brève histoire de l’humanité. Avion. Vol Bogota-Pereira.

La rencontre à l’aéroport. Esteban ne parlant qu’espagnol parler espagnol avec Esteban. L’autre gars parle anglais je ne retiens pas son prénom. Le restaurant à midi. La rencontre à la chambre de commerce à 14h00. Avec des étudiants. 1. relation poésie processus de paix, 1.1 définition.s poésie.s, 1.2 processus; 2. réparer la séparation, réparer ? écouter, donner la parole à, toutes les parties, la poésie n’est pas la solution; 3. poésie : outils ou et arme politique (diffusion paroles et textes, non séparation entre actions et pensées); 4. ex-combattants, que peut la poésie pour, toi aussi tu as des armes, combat-combat, pas « pour » mais « avec », poursuivre le combat avec d’autres armes, d’autres armes = autre combat; 5. processus poetry, processus of understanding, by processus, production de formes; 6. more reality, descriptions; 7. political tools; 8. un chanteur qui s’appelle Maluma; 9. je ne suis pas un spécialiste; 10. faire parler les questions, faire parler les fragilités; 11, fight, what for; 12. not tools for political but with politique ← → poésie : more reality, descriptions.

1. reflect. 2. transform. comment le conflit impacte l’œuvre. 1. descriptions du réel. 2. interventions dans le réel.

Les lits superposés à 16h00. Une scène entourée de grillage et le public de l’autre côté des grillages. Esteban lit les versions espagnoles des textes que je lis en français. Village Vacances le soir. Manger un chocolo accompagné d’une boisson rose dans un resto échoppe ouverte sur la rue à côté du village vacances.
 
 
 
 
 
14 juillet 17. Un vendredi

Un défilé, petit défilé sur la route de l’aéroport. élèves d’une école d’une armée ? fanfare. le défilé du 14 juillet sur les champs-élysés. nous n’aimons pas notre fête nationale. la chorégraphie daft punk et majorettes déguisées en musiciens des différents corps armées ou l’inverse devant macron et son petit sourire bine satisfait trop cool daft punk sur les champs et trump et sa tronche de donald duck, le tour de France sur les écrans télé, dans les salles d’attente d’aéroport et dans les bars. boire des verres au bar de l’hôtel. une femme d’un peuple indigène.elle parle de génocide colonial. elle parle dans la langue de son peuple. sonorités proches du mandarin. La lecture que je devais faire à 14h00 ce ne sera pas possible. nous arrivons à l’aéroport de Medellin à 13:39. + DMT | – TV. Javier, peintre, qui nous avait accompagné à l’aéroport hier et vient nous chercher aujourd’hui. Les Chivas – anciens bus. Espera : attente. Abordaje : approche.
 
 
 
 
 
15 juillet 17. Un samedi.

Rendez-vous à l’accueil de l’hôtel à 9h30 avec Alicia. Angel est là. Avec Anne, tous les quatre, taxi jusqu’à métro San Antonio où là tramway et métro-cable. Deux agentes ou hôtesses d’accueil accompagnent, guident, notre groupe (avec une poète argentine, un poète colombien, Ika et Simon son compagnon, et Valentina), depuis San Antonio jusqu’à la station du metro cable La Sierra – la Sierra Nevada de Santa Marta est le centre du monde… lecture au pied de la station La sierra avec vue sur Medellin. Le texte libera me et le texte chers amis en plus du début du texte Quintane/Spino, comme à Pereira. « Les espagnols « came to visit » Colombia » (Angel, dans une cabine du metro-cable, après la lecture). Came to visit ? Tu parles d’une visite ! Je le charrie un peu. Soirée clôture sur Parque de los Deseos. On retrouve James. On est distants. Il ne boit pas. On dort un peu avant la fête. Spinoza in China offert pas vraiment offert à Fabienne et Jésus. S’appeler Jésus… Un papillon géant sur le mollet d’une jeune femme, en haut de la place face à la scène.
 
 
 
 
 
16 juillet 17. Un dimanche.

L’hôtel se vide. Saïdash est-il perdu dans la ville ? Non. Il sait ce qu’il fait dit Javier. Il rate le départ du mini-bus qu’il devait prendre avec quelques autres, pour rejoindre l’aéroport Pablo lui dit : prends un taxi et va jusqu’où la route de l’aéroport est bloqué — car la route de l’aéroport est bloqué, ce jour, peut-être deux kilomètres avant l’aéroport, à cause d’un salon aéronautique croyons-nus comprendre — , tu poursuis cinq blocks à pieds jusqu’à l’aéroport. Anne écrit à Sarah et à sa grand-mère. Je réponds à un e-mail de Maël. Nous attendons Amarilla en terrasse du café-snack du musée d’Antioquia. Il est 16h00. Amarilla nous rejoint en terrasse du café avec son copain qu’elle avait quitté l’avant-veille. Quelle.s violence.s ? Marche tous les quatre, malaise à cause de la présence de son copain. Juan ? Il me raconte ses 3 ans de prison à Port au Prince, le tremblement de terre qui l’a libéré, les forces obscures et la lumière, le diable, le cinéma, Anne pense qu’il manipule Amarilla, qu’elle est en danger avec lui, il sont ensemble depuis 5 moi. Nous buvons tous les quatre un verre sur Parque Bolivar, puis Anne et moi on rejoint l’hôtel, repas avec Ima, joli moment avec elle. Hanane et Peter, une fin de bouteille de blanc. La route bloquée en direction de l’aéroport. Plusieurs milliers de personnes qui ne peuvent accéder à l’aéroport. Certains des poètes participant au festival n’ont pu arriver à temps pour leurs vol et sont de retour à l’hôtel. Chiro, musicien chilien, nous parle de la fois où il est allé à Charleville Mézières, il était dans un bar avec des gens qui prenaient de la drogue et quelqu’un avait une oreille arrachée, il y avait une drôle d’ambiance dit-il, il avait pris de la drogue, oui, peut-être. Charleville Mézières était une province de la Colombie ce soir-là, c’est la seule chose à peu près certaine.

Ellos Deatnu. Sami. Peuple sami.

Hier et aujourd’hui, les processions de bus et de taxis dans les rues de Medellin, c’est pour la vierge du Carmel, concert de klaxons, mélange de cacophonie et de moments steve reich, bus bondissan, taxis qui tournent en rond aux carrefours, défilés de bus en fête et pétards, mini feux d’artifice…
 
 
 
 
 
17 juillet 17. Un lundi.

« On ne voit que ce qui bouge (c’est le quantum d’action). Un microbe immobile n’est pas détectable. Par de multiples déplacements, remue-ménage ou examen d’azimuts, la littérature péniblement émerge. » Grand ensemble, page 29.

« C’est un fait. La multiplication des présents de l’indicatif refroidit l’atmosphère. Et pourquoi ? Les narrations au passé prodiguent une chaleur bienfaisante. L’Algérie était un département français ; on y cultivait le chou et la carotte. » Grand ensemble, page 32.

RULFO.

Réveil à 3h30 pour être à 4h00 dans le hall de l’hôtel et départ en taxi avec un poète cubain et poète peut-être du Nicaragua. Taxi dans la nuit du matin. Le trafic est de plus en plus dense au fur et à mesure que nous nous approchons de l’aéroport. Matin « rattrapage » des vols manqués hier. Embarquement. Premier vol Medellin Miami. Douane à Miami sans problème. Je demande à Anne si c’est l’exil polonais qui à chaque passage de douane, à chaque départ, remonte en elle. Montée d’émotion. Pensée vers Odile et la psychogénéalogie. Il est 17h00, dans un restaurant bar de l’aéroport de Miam, vue sur les pistes, un enfant qui boit du café. Le vol Miami – Roissy Charles de Gaule décolle à 18h30. En Colombie on nous parle d’un pays en Amérique du Sud où les aéroports ont des noms de poètes. Un aéroport ?
 
 
 
 
 
18 juillet 17. Un mardi.

L’avion qui atterrit à Charles de Gaule vers 9h00. Bu deux verres de trop dans l’avion. Pas dormi. J’écris un sms à Laurent. Le rer. La chambre rue Montmorency. Le poids des sacs. La chaleur. Une douche. Déjeuner à trois au Coin de paradis, avec Laura. Je laisse Anne et Laura toutes les deux ensuite. Je vais changer les pesos qui nous restent (les bureaux de change de Beaubourg-Rambuteau et place de la fontaine des innocents n’achètent ni vendent de pesos) proche de la gare de l’est puis retour à pied par Gibert Strasbourg Saint-Denis, non, pas de livres de Juan Rulfo en rayon, extrême fatigue en marchant. Retour à la chambre pour sieste. Anne m’y rejoint. Un taxi pour la gare. Une heure en avance. Nous commençons la traduction d’un poème de Ann Margaret en terrasse d’un bar. Le train. Nantes. Un taxi (gare sud). La maison. Nantes.
 
 
 
 
 
19 juillet 17. Un mercredi.

Appeler Fabrice car demain nous serons proche de Limoges. Il fait quoi demain ? Demain il s’en va. Nous ne nous verrons pas. Sa voix est bonne. Ce qu’il me dit. Il n’y a de l’intime ici que ce que j’en énonce. Sa voix est bonne. Je téléphone à mes parents. Je téléphone à Odile. Je pense à monsieur M, taisant tant, ici.
 
 
 
 
 
20 juillet 17. Un jeudi.

Recopier quelques mots écrits en Colombie sur une enveloppe : « MOE. Misión Observación Electoral. Cinep. Centro de investigación y educación popular. Verdad Abierta | Open Truth ». La route jusqu’à Rochechouart. L’arrivée à Rochechouart, vers 15h00. Le château. Sarah et Sébastien et le directeur du Frac et son assistant. La visite des expositions temporaires et des salles permanentes. Des fresques dans deux salles. Simone Fattal. Les commerces de Rochechouart. Un bar-pmu. Une bière en terrasse. Un pic-nic dans la cour du château avec soleil couchant et un Penone qui maltraite un arbre. Et une bouteille de vin blanc. Un moment au téléphone avec Patrick. Un moment au téléphone avec Sylvain. La terrase d’un restaurant où nous buvons un dernier verre dehors. Le jeune serveur un peu gros. Le retour au château. Sébastien, son mari Luc et leur copine. Un chat qui mord si on le caresse. La Colombie le colonialisme le déni originel la spoliation de la terre un referendum dont le gouvernement n’écoute pas le résultat dont le gouvernement entend très bien le résultat mais fera le nécessaire pour le contourner les condamnations à l’égard des narcos 5 ans de prisons fermes pour 300 meurtres avoués et puis aussi okay on ne va pas vous en parler de la Colombie si ça ne vous intéresse pas. Nuit.
 
 
 
 
 
21 juillet 17. Un vendredi.

Route jusqu’à Linard. Mais ne pas voir la maison d’Ada Alix Jeanne et Maxime. Les filles dorment. On se retrouve devant une station essence fermée. Maxime et Quentin. Puis la route avec Quentin. Pluie. Café en terrasse à – vue sur vallée. Casse-croûte en terrasse à – après passage par une boulangerie où Quentin se fait offrir sa salade avec mayo car la boulangère n’a plus la vinaigrette ad hoc. Dormir à l’arrière de la voiture, pluie dehors. Millau. Un viaduc vu de loin. Un souvenir de Quentin : covoiturage lui et Éléonore avec un gars qui bosse pour Eiffage. Arrivée à Sète. Se garer devant le musée Paul Valéry à côté du cimetière de Sète. Brassens. Valéry. Des noms. Des artistes. Des œuvres qui continuent ou non d’être lues, entendues. Des noms par quoi se véhicule tel.le.s gestes, pensées, amitiés, prestiges aussi. Quentin va rejoindre Éléonore. nous rejoignons la Grande rue haute. Nous logeons chemin Saint-Clair. La chambre, avec un lit deux places où Nada ou Nadia avait commencé de s’installer. La chambre qu’elle nous cède. Céder. Donner. Nada est un prénom. Nadia aussi est un prénom. Le supermarché Auchan Les Métairies. J’y fait quelques courses pour un pic-nic anniversaire à la plage. Rendez-vous Môle Saint-Louis. Éléonore, Quentin, qui arrivent à pied. Odile et Christine et Théo qui arrivent en voiture. On reprend les voitures et on va jusqu’aux plages, criques, on se gare sur un parking au pied d’immeubles, une petite cité, on traverse les immeubles de standing pour vacances en bord de mer, on marche entre les immeubles et la mer et on arrive à une petite crique. Nuit tombante. Pas de réseau. Je vais d’un coup de voiture chercher Anne vers 23h00 au jardin du château d’eau. Ti punch dans la nuit, dormir sur la plage avec les ami.e.s resté.e.s – Éléonore et Quentin rentré.e.s dormir à l’appart où ils logent. Tout étriqué dans ma vie. Un homme qui n’a jamais été libre. Récit d’une servitude. Et, de sa lente laborieuse pénible – à ce jour non effective – défaite. C’est mon anniversaire. Faire comme c’est bon pour eux, pour qu’ils m’aiment : moi. Ego narcisse. Tristesse. Tristesse d’Olympio. Un poème d’enfance de Victor Hugo. Booz endormi. A l’oral du bac de français. Demain dès l’aube. Poème de mon père. Dans l’eau de la claire fontaine. Poème de ma mère. Anti-Œdipe toujours pas lu – hors chapitre un. Cadeaux d’anniversaire : un hamac orange, un manga, 7 – romans, un dessin de la cravate – verte – à conférence, jonglage et colibri d’Ernesto. La tristesse d’Olympio est la tristesse du souvenir.

Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient pas mornes.
Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes
Sur la terre étendu,
L’air était plein d’encens et les prés de verdures
Quand il revit ces lieux où par tant de blessures
Son coeur s’est répandu !

L’automne souriait ; les coteaux vers la plaine
Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine ;
Le ciel était doré ;
Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme,
Disant peut-être à Dieu quelque chose de l’homme,
Chantaient leur chant sacré !

Il voulut tout revoir, l’étang près de la source,
La masure où l’aumône avait vidé leur bourse,
Le vieux frêne plié,
Les retraites d’amour au fond des bois perdues,
L’arbre où dans les baisers leurs âmes confondues
Avaient tout oublié !

Il chercha le jardin, la maison isolée,
La grille d’où l’oeil plonge en une oblique allée,
Les vergers en talus.
Pâle, il marchait. – Au bruit de son pas grave et sombre,
Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l’ombre
Des jours qui ne sont plus !

Il entendait frémir dans la forêt qu’il aime
Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même,
Y réveille l’amour,
Et, remuant le chêne ou balançant la rose,
Semble l’âme de tout qui va sur chaque chose
Se poser tour à tour !

Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire,
S’efforçant sous ses pas de s’élever de terre,
Couraient dans le jardin ;
Ainsi, parfois, quand l’âme est triste, nos pensées
S’envolent un moment sur leurs ailes blessées,
Puis retombent soudain.

Il contempla longtemps les formes magnifiques
Que la nature prend dans les champs pacifiques ;
Il rêva jusqu’au soir ;
Tout le jour il erra le long de la ravine,
Admirant tour à tour le ciel, face divine,
Le lac, divin miroir !

Hélas ! se rappelant ses douces aventures,
Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures,
Ainsi qu’un paria,
Il erra tout le jour, vers l’heure où la nuit tombe,
Il se sentit le coeur triste comme une tombe,
Alors il s’écria :

 » O douleur ! j’ai voulu, moi dont l’âme est troublée,
Savoir si l’urne encor conservait la liqueur,
Et voir ce qu’avait fait cette heureuse vallée
De tout ce que j’avais laissé là de mon coeur !

Que peu de temps suffit pour changer toutes choses !
Nature au front serein, comme vous oubliez !
Et comme vous brisez dans vos métamorphoses
Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés !

Nos chambres de feuillage en halliers sont changées !
L’arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé ;
Nos roses dans l’enclos ont été ravagées
Par les petits enfants qui sautent le fossé.

Un mur clôt la fontaine où, par l’heure échauffée,
Folâtre, elle buvait en descendant des bois ;
Elle prenait de l’eau dans sa main, douce fée,
Et laissait retomber des perles de ses doigts !

On a pavé la route âpre et mal aplanie,
Où, dans le sable pur se dessinant si bien,
Et de sa petitesse étalant l’ironie,
Son pied charmant semblait rire à côté du mien !

La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre,
Où jadis pour m’attendre elle aimait à s’asseoir,
S’est usée en heurtant, lorsque la route est sombre,
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

La forêt ici manque et là s’est agrandie.
De tout ce qui fut nous presque rien n’est vivant ;
Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie,
L’amas des souvenirs se disperse à tout vent !

N’existons-nous donc plus ? Avons-nous eu notre heure ?
Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus ?
L’air joue avec la branche au moment où je pleure ;
Ma maison me regarde et ne me connaît plus.

D’autres vont maintenant passer où nous passâmes.
Nous y sommes venus, d’autres vont y venir ;
Et le songe qu’avaient ébauché nos deux âmes,
Ils le continueront sans pouvoir le finir !

Car personne ici-bas ne termine et n’achève ;
Les pires des humains sont comme les meilleurs ;
Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve.
Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.

Oui, d’autres à leur tour viendront, couples sans tache,
Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté,
Tout ce que la nature à l’amour qui se cache
Mêle de rêverie et de solennité !

D’autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites ;
Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus.
D’autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes,
Troubler le flot sacré qu’ont touché tes pieds nus !

Quoi donc ! c’est vainement qu’ici nous nous aimâmes !
Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris
Où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes !
L’impassible nature a déjà tout repris.

Oh ! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres,
Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons.
Est-ce que vous ferez pour d’autres vos murmures ?
Est-ce que vous direz à d’autres vos chansons ?

Nous vous comprenions tant ! doux, attentifs, austères,
Tous nos échos s’ouvraient si bien à votre voix !
Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères,
L’oreille aux mots profonds que vous dites parfois !

Répondez, vallon pur, répondez, solitude,
O nature abritée en ce désert si beau,
Lorsque nous dormirons tous deux dans l’attitude
Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau,

Est-ce que vous serez à ce point insensible
De nous savoir couchés, morts avec nos amours,
Et de continuer votre fête paisible,
Et de toujours sourire et de chanter toujours ?

Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites,
Fantômes reconnus par vos monts et vos bois,
Vous ne nous direz pas de ces choses secrètes
Qu’on dit en revoyant des amis d’autrefois ?

Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte,
Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas,
Et la voir m’entraîner, dans une morne étreinte,
Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas ?

Et s’il est quelque part, dans l’ombre où rien ne veille,
Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports,
Ne leur irez-vous pas murmurer à l’oreille :
– Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts !

Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines,
Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds
Et les cieux azurés et les lacs et les plaines,
Pour y mettre nos coeurs, nos rêves, nos amours ;

Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme ;
Il plonge dans la nuit l’antre où nous rayonnons ;
Et dit à la vallée, où s’imprima notre âme,
D’effacer notre trace et d’oublier nos noms.

Eh bien ! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages !
Herbe, use notre seuil ! ronce, cache nos pas !
Chantez, oiseaux ! ruisseaux, coulez ! croissez, feuillages !
Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.

Car vous êtes pour nous l’ombre de l’amour même !
Vous êtes l’oasis qu’on rencontre en chemin !
Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême
Où nous avons pleuré nous tenant par la main !

Toutes les passions s’éloignent avec l’âge,
L’une emportant son masque et l’autre son couteau,
Comme un essaim chantant d’histrions en voyage
Dont le groupe décroît derrière le coteau.

Mais toi, rien ne t’efface, amour ! toi qui nous charmes,
Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard !
Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes.
Jeune homme on te maudit, on t’adore vieillard.

Dans ces jours où la tête au poids des ans s’incline,
Où l’homme, sans projets, sans but, sans visions,
Sent qu’il n’est déjà plus qu’une tombe en ruine
Où gisent ses vertus et ses illusions ;

Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles,
Comptant dans notre cœur, qu’enfin la glace atteint,
Comme on compte les morts sur un champ de batailles,
Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,

Comme quelqu’un qui cherche en tenant une lampe,
Loin des objets réels, loin du monde rieur,
Elle arrive à pas lents par une obscure rampe
Jusqu’au fond désolé du gouffre intérieur ;

Et là, dans cette nuit qu’aucun rayon n’étoile,
L’âme, en un repli sombre où tout semble finir,
Sent quelque chose encor palpiter sous un voile…
C’est toi qui dors dans l’ombre, ô sacré souvenir !  »

Mon enfance. Mon père. Pierre Michon le patron. Où ai-je entendu ça : « Pierre Michon le patron». Le patron, le chef, l’usine. Papa. L’amour des faibles. Je me sens si faible. Faire de tes faiblesses ta force, non en tant que faiblesses et secourez-moi, aidez-moi, mais trouver la ou les causes de ces faiblesses, et de ces causes : faire force. Pierre Michon et Booz endormi, dans Vies Minuscules.

Booz endormi. Victor Hugo. La légendes des Siècles.

Booz s’était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin ;
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse ;
« Laissez tomber exprès des épis, » disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.

*

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens.
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,

Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très-anciens.

Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Était encor mouillée et molle du déluge.

*

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s’étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l’âme :
« Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.

« Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
Ô Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

« Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire ;

« Mais, vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe.
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. »

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

*

Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément.
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait,
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.

Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

Et.

Ma mère chantant :

Dans l’eau de la claire fontaine
Elle se baignait toute nue.
Une saute de vent soudaine
Jeta ses habits dans les nues.
En détresse, elle me fit signe,
Pour la vêtir, d’aller chercher
Des monceaux de feuilles de vigne,
Fleurs de lis ou fleurs d’oranger.
Avec des pétales de roses,
Un bout de corsage lui fis.
La belle n’était pas bien grosse :
Une seule rose a suffi.
Avec le pampre de la vigne,
Un bout de cotillon lui fis.
Mais la belle était si petite
Qu’une seule feuille a suffi.
Ell’ me tendit ses bras, ses lèvres,
Comme pour me remercier…
Je les pris avec tant de fièvre
Qu’ell’ fut toute déshabillée.

Le jeu dut plaire à l’ingénue,
Car à la fontaine, souvent,
Ell’ s’alla baigner toute nue
En priant Dieu qu’il fît du vent,
Qu’il fît du vent…

Et. Mon père récitant répétant les premiers mots de :

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai.

Et Michel Sardou chantant : Mes chers parents, je pars, je vous aime, mais je pars, vous n’aurez plus d’enfant, ce soir, je ne m’enfuis pas, je vole, sans fumée, sans alcool, je vole.

Une enfance populaire. RTL, Michel Sardou, Brassens et Hugo. Une enfance patriarcalo-populaire pourrait préciser Anne. Michèle Torr comme figure de la chanteuse populaire. Marie-Paule Belle comme gentille scandaleuse. Qu’est-ce que fêter un anniversaire ?

Incapable de regard vers devant, ces jours. Suspension du temps. Souvenirs. Retenir le temps. Tristesse assurée. Anniversaires de l’enfance. Gâteaux d’anniversaire dans la cours devant la maison d’enfance. Une maison d’enfance.
 
 
 
 
 
22 juillet 17. Un samedi.

Laurent répond à mon sms, il dit c’est ballot j’étais là mais sans téléphone je n’ai pu te répondre et je pense d’abord qu’il était à Sète hier mais son sms répond à celui que je lui avais écrit lors de notre passage à Paris le 18 juillet. Je lui envoie un petit e-mail où je lui parle de l’accident de voiture de Anne, ce matin. Chute du haut d’un muret, parking en terrasses, chute d’une terrasse l’autre, un mètre cinquante la hauteur du muret, manœuvre lente pour garer la voiture mais perte de contrôle du véhicule à vitesse lente de manœuvre, Anne conduisant. Rien de grave pour nous, physiquement. Anne est choquée d’avoir causé ça, choquée par la perte de contrôle du véhicule, un accident alors qu’elle apprend à conduire, qu’elle commençait à être confiante, casser la voiture, tout ça. Marie-Ange est le prénom de la propriétaire des lieux. Nous passons les coups de fil nécessaires chez elle. Une grosse voiture 4×4 vient tracter-treuiller la nôtre. Laurent m’appelle. Il est à Avignon. Il me parle de son voyage en Iran. Tout son matériel confisqué, ordinateur perso, téléphone perso, et rushes des quinze jours de tournage pour le documentaire sur lequel il travaille. Le plus chiant c’est pour son ordi et son téléphone, les données perso qui s’y trouvent, sans sauvegarde pour certaines. Une copie des rushes sont en sûreté quelque part. Le soir on mange avec Éléonore et Quentin. Carbonnade. Je pense à Monsieur M, à l’absence de sentiment et de pensées dans son journal. A cette absence, ici dans ces notes. Une fois encore je pense à il n’y a de l’intime ici que ce que j’en dis. Je pense à ce que je tais. Je repense à l’un des premiers textes que j’ai écrit : Ce qui est tu. Je repense au déni originel. Au non-réconcilié fondamental dont German parlait.
 
 
 
 
 
23 juillet 17. Un dimanche.

Un poète prénommé Mario. Une poète prénommée Anne et son éditrice prénommée Catherine. Un bar, Le plateau. Nous mangeons des carbonnades à l’Oasis. C’est pas bon. Un poète prénommé Julien et un poète prénommé Vincent ont assisté à une joute verbale de désaccords sur le concept et les réalités pratiques relatifs au mot et actes de poésie entre un poète prénommé Jacques et un poète prénommé Michel. C’est quoi le contraire de vain ? C’est quoi une vanité ? Très souvent la vanité est convoqué pour décrier, saboter, rabaisser – et chaque fois que l’on veut rabaisser, c’est bien que l’on considére comme haute la chose ou la personne que l’on veut rabaisser… en fait on ne la considère pas seulement comme haute – au-dessus… on la considère d’abord comme haute, première chose, mais, deuxième chose : on la considère comme trop haute, d’où la nécessité de lui faire payer ce trop de hauteur par une volonté de rabaissement – , rabaisser : le travail artistique. Ne pas avoir écrit en vain, espère tel ou telle poète. Est-ce vanité que cet espoir ? Vanité, orgueil et fierté. Le jour où je cesserai de mettre la poésie – l’art – très haut, au-dessus, à côté dans un sens d’exceptionnalité – de séparation, oui – , – quand bien même j’aspire à la vouloir, la poésie, être comme toute chose. Le commun. Le banal. On ne veut, d’une chose qui est comme toute chose, qu’elle soit comme toute chose. Une chose qui est comme toute chose est comme toute chose. Schlurp.
 
 
 
 
 
24 juillet 17. Un lundi.

Un repas, le soir. Échoppe libanaise. Avec Anne, Françoise, Franck, Frank, Juliette, Muriel, Stéphane.
 
 
 
 
 
25 juillet 17. Un mardi.

je ne sais ce qui se libère. ce qui nécessite de se libérer. je peux apprendre et continuer à le chercher et à le comprendre. la joie est par ce je peux, la tristesse par ce je ne sais. les énergies premières, essentielles, primaires ou primitives, aliénés par les sociétés auxquelles nous appartenons. aliénés non par les sociétés mais par les manières que nous avons d’accepter cette, ces aliénation.s. les énergies nécessaires qui ne trouvent plus manières de circuler et de se répandre, de se transmettre, de se donner. notre, nos responsabilités dans ce « ne trouvent plus ». je ne sais comment ces énergies re-trouvent en moi ponctuellement manières, puis reperdent ces manières. la tristesse par ce je ne sais. se lever, chaque matin, avec le soleil. avec telle lumière, telle lumière. un amour. une solitude. la relation entre ta nécessaire solitude – un soleil – et la nécessité d’amour – vivre avec : un autre soleil. chaque retrouvaille d’une énergie-soleil, comme une renaissance. Hier Michaël écrivait qu’il sentait dans ce que j’écrivais un être vivant et je me sentais tellement mort tandis que je lisais ses mots. et je sentais tellement comment cette mort se transmettait au soleil d’amour. ne pas faire mourir ce soleil. ceci n’est pas du lyrisme. ceci est un ensemble de considérations matérialistes. ce matin je ne sais comment je retrouve accès à quelque énergie. comment je parviens à ré-activer les relations à quelques matières, manières. sentir la nécessité du vivant et sa bonté. sa nécessaire bonté : ce qui ne peut pas ne pas être – le vivant – ne peut pas ne pas être. ! . ne pas faire en sorte que soit réduit en soi ce qu’il est impossible qui ne soit pas. ceci n’est pas théorique, il s’agit de matières et de flux de matières en soi et hors soi. il est possible de proposer manières à ces flux, dans ces flux. quant à moi puisque je suis écrivain – je ne sais toujours pas que je le suis, je l’oublie, le rejette, puis y reviens et re-décide de l’être, et quand je dis je suis écrivain j’énonce seulement que c’est par écrire que je forme quelques manières – non exclusives – pour établir relations avec le.s vivant.s, et dans le vivant, j’espère – je me lève et j’écris ces mots. le soleil se lève sur le port de Sète. la lumière qui chaque matin revient. nulle renaissance. une révolution, oui. une quotidienne révolution. La terre sur elle-même tourne, et autour du soleil. ce qui ne vient pas de nous et nous est nécessaire. cette lumière : lux. ce jour : dies. les astres. toi mon amour qui n’est pas mon amour, mais : amour cette manière que nous faisons et qui cherche communément comment être. et cette manière ce matin de, par énergie de solitude nécessaire, aller chercher force et goût pour être en capacité de donner à : ce qui cherche communément à être. voilà. pour ce matin. repensant aux chants et couleurs des oiseaux du 5 juillet dans la montagne sur les hauteurs de La Vega. un réveil chaque matin. le réveil n’est ni renaissance ni résurrection. il est une chose à la fois plus nécessaire et plus commune, plus banal. simple et beau comme le chant de cet oiseau, là, tandis que le reflet du soleil frappe sur la fenêtre, reflet, frappe sur mon front tandis que j’écris ces mots. c’est concret et présent et réel. je sais aussi que je cherche une voie, un passage, ces jours-ci, par lequel banal devient aussi aimable que commun : qui cherche communément à être. commun, banal, non exceptionnel et simplement bon. difficile, aussi.
 

 
 
Moncef Ouhaibi. Nourri Al Jarrah. Poésie. « Une politique qui défie toute politique . » | « Comment aborder cette tragédie avec un langage nouveau. » | « Nous vivons un moment décisif, comment exprimer ça. » | « [du fait de ses infamies, on peut dire : ] un dictateur est mort, mais ça c’est un discours, dans les faits : il est vivant. » | « Je porte des cadavres sur mon dos et je leur cherche un refuge. » | « Je me sens responsable de décrire et de témoigner. ». Mazin Mamoury. En témoignage de cette situation. « Moi ici je suis un cadavre qui se souvient de ce qui s’est passé. ». Je pense à « Celui qui connaît le monde / découvre un cadavre. / Et celui qui découvre un cadavre / le monde ne peut le contenir. » Évangile de Thomas, cité par Haenel dans Cercle. L’évangile de Thomas, c’est 144 phrases dont celle-ci, ci-avant. Et l’extrait de celle-ci aussi : « mais si vous ne vous connaissez pas vous-même, / vous êtes dans le vain, / et vous êtes vanité. » Intégralement : « Si ceux qui vous guident affirment : / voici, le Royaume de Dieu est dans le ciel, /alors les oiseaux en sont plus près que vous ; /s’ils vous disent : / voici, il est dans la mer, / alors les poissons le connaissent déjà… /// Le Royaume : il est à l’intérieur de vous, / et il est à l’extérieur de vous. /// Quand vous vous connaîtrez vous-mêmes, / lors vous serez connus et vous connaîtrez / que vous êtes les fils du Père, le vivant ; / mais si vous ne vous connaissez pas vous-même, / vous êtes dans le vain, / et vous êtes vanité. ». Mohamed Jaber. J’appelle la carrosserie vers 15h00, 16h00, les frais de réparation dépassent du double le prix de la voiture à la revente. Dans la cour du lycée Paul Valéry, vers 19h00, 20h00, des poètes dont les prénoms sont Anne, Julien, Vincent. Je mange avec eux le soir, en extérieur, dans la grande rue haute.
 
 
 
 
 
26 juillet 17. Un mercredi.

En fin de matinée, Anne lit le texte écrit pour la Colombie, à partir de cette « commande » : « Le rôle de la poésie dans le processus de Paix et de réconciliation en Colombie » .

À midi nous déjeunons avec Carlo et Catherine dans l’appartement qu’ils louent via la plateforme communautaire payante de location et de réservation de logements de particuliers à particuliers air b and b.

Après-midi. Destruction voiture.

Le soir. Échoppe palestinienne. Avec Anne, Françoise, Franck, Frank, Juliette, Muriel, Stéphane.
 
 
 
 
 
27 juillet 17. Un jeudi.

Achat de Pedro Páramo de Juan Rulfo.

Soir. Piste de moules. C’est le nom d’une spécialité – sétoise ? C’est le nom donné à une manière de préparer des moules. En apéro, avec du vin blanc. Avec Anne, Frank, Françoise, et un journaliste de la presse nationale dont le prénom est. Et. Qui s’intéresse à la poésie contemporaine. La découvre. Enquête.
 
 
 
 
 
28 juillet 17. Un vendredi.

Plage. Lecture de Pedro Páramo. Un homme et une femme qui viennent se coller à nous sur la plage alors qu’il y a encore pas mal de places. Ils étaient là hier. Propriétés et habitudes. Proximités et animalités. Territoires. Dans Pedro Páramo le narrateur côtoie principalement des morts, on s’en rend compte au fur à mesure, à chaque page, davantage.

Le soir. Chez Juliette, Muriel et Stéphane. Avec Anne, Éric, Juliette, Françoise, Franck, Frank, Muriel, Nat, Patricia, Stéphane, deux enfants dont je ne retiens pas les prénoms. Call me Ernesto. Je m’intéresse au fascisme ordinaire contemporain. J’enquête sur les lâchetés, les mensonges et les postures. Les silences et les peurs. Je ne fais pas le malin.
 
 
 
 
 
29 juillet 17. Un samedi.

Trois poètes lisent tout en haut de la colline de Sète. Il y a un bus pour amatrices et amateurs de lecture de poésie qui permet aux amatrices et amateurs et aussi aux poètes d’accéder au haut de la colline sans en passer par la marche. Le soir, je mange à la cantine professionnelle des poètes du festival de poésie de Sète avec les poètes Anne, Nat et Vincent. Ensuite nous rejoignons Catherine et Carlo et d’autres enfants dans le jardin du château d’eau pour la clôture du festival de poésie de Sète. Je parle du sombre précurseur à un gars qui me parle de la lettre Z ou qui me parle d’autre chose, je ne sais plus ce qui me fait lui parler du sombre précurseur. Vincent nous parle longuement de sa découverte des gnostiques. Je ne veux pas que nous ayons des animaux qui remplaceraient les enfants que nous n’aurions pas eu, dit Anne.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

24 juin 17

 
 
 

Les larmes, ce matin — qu’importe ici l’énonciation de leur cause — ne sont pas celles du ressentiment à l’égard d’un défaut d’une bonne présence au monde. Non. Celles de ce matin, à l’instant, sont celles de la nécessité d’un débordement. Un débordement a besoin d’être, et qui ne trouve aujourd’hui aucune forme adéquate à sa nécessité. Ces larmes sont la forme par quoi se réalise aujourd’hui cette nécessité.

Je sais, obscurément — et toutes tristesses et tous malheurs, et toutes saloperies, se forment en chaque obscurément — , je sais obscurément que libération n’est pas liberté. Une libération serait big-bang quand liberté serait vie de l’univers.

L’origine — de l’univers : n’est ni dans les cuisses de cet ailier gauche ni dans le cœur de cette femme — qui déteste son père. Ni dans le cheval que monte cet homme ni dans les gestes de Fourchette, en 1940, 1941. Ni dans les pages de Il y a des dieux ni même dans celles de l’Éthique. Eh. Pas plus : dans ce moment où cette main touche un jour de juin 2012 ton dos. Pas plus : dans ces mains qui tiennent la massue fracassant un distributeur automatique de billets, le 17 mars, 2016, place Graslin, à Nantes. Pas plus que dans la prise de la Bastille, ou dans le fait d’aller vivre sur la zad de Notre Dame des Landes. Et pourtant. Chacun de ces gestes est un big-bang. Aucun n’est fondateur, tous le sont.

L’origine de l’univers : existe pas. L’origine de l’univers : est là, à chaque fois que nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternel.l.e.s. Eh. Ah. Baruch. À chaque fois, par exemple, que nous faisons l’expérience de ce moment — éternel, oui — où nous sommes à la fois avec toute la vigueur de ce que peut être une vigueur d’enfance ET avec toute la vigueur ET la force de l’arrachement à cette enfance ET avec toute la vigueur ET toute la force ET tout le courage d’habiter ce moment, hors l’innocence de l’enfance ET en en gardant l’essence de sa détermination.

Nos vies sont vieilles si nous sommes vieilles. Nos vies sont jeunes si nous sommes jeunes.

La réalité d’une révolution : n’est jamais celle que l’on prévoit.

La réalité d’un amour : n’est jamais celle que l’on prévoit.

À très bientôt.

Votre ami,

Ernesto.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

mai 17

 
 
 

1er mai 17. Un lundi.

Nathalie. Au téléphone. Dans le garage. Hélicoptère. Manif au loin. Sans moi. Je n’en peux plus. Larmes. On fait un tour en voiture.
 
 
 
 
 
2 mai 17. Un mardi.

Léa qui monte chercher ces dernières affaires à l’étage. Avant son départ. Dans l’escalier, elle évoque Maintenant. Je ne l’ai pas lu. N’arrive pas à l’ouvrir. Elle non plus. Quelque chose comme ça. Un livre qui arrive trop tard ? Pas pas au bon moment ? Pour qui pas le bon moment ? Pas synchro ? Avec qui pas synchro ? Le livre devait paraître plus tôt me dit Léa. Oui je sais. Mais il n’était pas fini. Il n’est peut-être toujours pas fini. Il ne s’agit pas de finir. Est-ce un livre qui veut forcer l’histoire en cours ? Qui veut forcer le maintenant ? Par le titre il est injonction : allez, c’est maintenant ! Le maintenant ne se force pas. L’événement ne se veut pas. On s’y prépare, néanmoins ? On le prépare ? On est dans le maintenant ou on n’y est pas. Plaintes de ne pas y être. À nos amis était un appel, un salut, par le titre était adressé, appelait à continuer. Ouvrait. C’est moi qui suis fermé. Aucun livre ne l’est dès lors qu’on le lit.

Un panneau « affichage libre ». Quatre affiches de Macron recouvre toute la surface du panneau. Par-dessus, une petite affiche des raéliens. Abolition de l’argent. Avènement des robots. Mais bien sûr ! Macron est un robot. Macron n’est pas un être humain. Il est un robot. Au second tour des élections présidentielles, pour celles et ceux qui voteront et qui ne voteront pas blanc, il faudra choisir entre : une personne humaine mauvaise et un robot — un non-humain, donc. Le soir, boire. Échange de messages avec Lak. Se voir demain soir. Via Alain Jugnon :

http://www.causeur.fr/direct-alain-alain-finkielkraut-commente-le-duel-opposant-emmanuel-macron-a-marine-le-pen-44058.html

http://www.dailymotion.com/video/x5kbf5x_alain-finkielkraut-commente-le-duel-opposant-emmanuel-macron-a-marine-le-pen_news

Finkelkraut appelle à voter Macron contre LePen en disant tout le mal qu’il pense de Macron, et en disant que LePen n’est pas encore acceptable (aller chercher la citation exacte. Pas envie de ré-écouter ça aujourd’hui) Entendre : dans peu de temps elle le sera devenu, acceptable, et Finkelkraut pourra alors appeler à voter pour elle.

Voter Macron ou s’abstenir là n’est pas le fond de la question. La question est : ce que nous avons fait, ce que nous faisons, ce que nous ferons, contre le fascisme — si le mot fascisme convient — et sa lente et constante progression depuis trente ans et plus, ou : sa constance. Fascisme — si le mot fascisme convient — est là, vient, va continuer de croître. Il est dans, le rapport mort / vie : la vie de la mort. Voter Macron va empêcher l’élection de LePen, non la progression du fascisme. Comment faire croître la vie de la vie. Si fascisme est la pleine vie de la mort, la mort à l’œuvre, ou plutôt : la destruction de la vie et du vivant à l’œuvre qu’elle est le mot qui désigne ce qui s’y oppose ?
 
 
 
 
 
3 mai 17. Un mercredi.

Mon père. Mon cher père. Il appelle. Il est inquiet que je ne donne pas de nouvelles. Je lui dis que je suis affecté par la situation politique actuelle. Ce qui est à la fois une manière de me cacher, et profondément vrai. Être un réceptacle de la tristesse et du désarroi et de l’angoisse et de la dépression actuelle. Qui ne l’est pas ? Comment chacun.e à sa manière est réceptacle. Mais également coproducteur, coproductrice, de cette tristesse, angoisse, dépression. Dans l’impuissance de celles et ceux qui ressentent davantage ce qu’ils ou elle subissent, en regard de ce qu’ils ou elles font. Avec Ahmed on va à l’Intermarché, il veut s’acheter un vélo neuf et il y a un modèle en promo en ce moment à l’Intermarché. On va voir. Ahmed dit okay. J’avance l’argent pour lui. Le vélo — qui n’est pas monté, qui est à monter — sera prêt demain. Je fais quelques courses. Ne pas boire. Salade de riz and co. Et sa variante — chaude — en boulettes. Lak, le soir. Tu n’es pas un guerrier dit-elle. Ah. Ok. Je suis quoi. Je suis un écrivain. Ah. Ok. Et quoi d’autres ? Et alors ? Et après ? Et maintenant, quoi ?
 
 
 
 
 
4 mai 17. Un jeudi.

Centre socio-culturel de Port Boyer. Je vais d’abord au pôle associatif, pensant que c’est là le centre socio-culturel. J’entre. Une personne, un homme, aimable, dans un couloir, me renseigne, me dit qu’ici il n’y a pas de directeur, que lui est agent d’entretien, il m’invite dans un bureau, me donne les coordonnées de la coordinatrice à la vie associative de Nantes Erdre. Il me dit ah mais peut-être c’est le centre socio-culturel que vous cherchez. Là il y a un directeur. Il m’indique où le centre se trouve. De l’autre côté des tours. On se dit au revoir. La sympathie que j’éprouve à son égard. Je vais au centre socio-culturel. J’entre dans le bâtiment. Quelqu’un, une femme, aimable, me demande vous cherchez quelque chose ? Je réponds : je cherche un accueil. C’est à l’étage au-dessus. La femme qui travaille à la réception est en pause cigarette. J’attends la fin de sa pause. J’énonce les raisons de ma présence. Le souhait de faire des ateliers d’écriture. Dans le quartier. Le mieux serait de parler au directeur, attendez. Il est là. J’énonce. En peu de mot. On prend un rdv pour le 19 mai. L’accueil est bon. En début d’après-midi Ahmed vient pour le cours de française avec I. Yahya n’est pas là aujourd’hui. I me dit alors c’est nous les bourgeois chez qui vous allez manger la galette ? Elle fait référence à un texte posté ces derniers jours sur fb. Oui, c’est vous. Tu confonds famille et bourgeoisie me dit I. À un autre moment je ne sais plus ce que j’énonce, me défendant ainsi : « ah mais ce n’est que ce que je pense, ce n’est pas une vérité ». Tu as le droit d’avoir une parole propre dit I. Une vérité qui n’est pas la vérité. Avec Ahmed on va ensuite à l’Intermarché chercher le vélo. Puis balade avec lui jusqu’à Canclaux. Je suis un peu en avance au rendez-vous avec Chatenay, j’attends sur un banc, pas loin. Là, Isabelle Lefevre et Gérard Pardessus. Isabelle me propose une séance d’hypnose. L’école hôtelière. Je repense à l’école hôtelière — lorsque je suis adolescent, à la fin du collège : mais pourquoi ils ne m’ont pas laissé faire l’école hôtelière ? À cause de l’intelligence intellectuelle. Passe donc ton bac tu verras bien si tu as toujours envie de faire une école hôtelière quand tu auras ton bac. Commencer à boire, seul, à Paris. Les années de fac. Parler un moment avec un homme qui tracte pour Macron, ils sont deux, lui a 72 ans me dit-il, il a toujours voté à gauche, le jeune ne dit rien, « il va nous faire évoluer » dit l’homme de 72 ans. Je vais voter pour Macron je lui dis, je vais voter pour un ennemi. Rendez-vous avec Mapi à Café sur cour. On parle des mineurs isolés étrangers. Elle me montre quatre dépliants qu’elle a participé à réaliser avec un collectif. Elle me donne le numéro d’un gars qui fait partie du collectif MIE. Mineur.e.s. Isolé.e.s. É.tranger.e.s. On parle de l’élection de dimanche. Nos désarrois. On évoque l’idée de réconciliation. Je pense à la nécessaire réconciliation entre « pauvres » (de quoi) et « riches » (de quoi). Je parle de la Colombie. Avec A on est invité.e.s à un festival de poésie en Colombie. On est invité.e.s à écrire un texte sur le thème « paix et réconciliation ». Je propose à Mapi de faire un blog pour que les quatre dépliants soient en ligne, accessibles, téléchargeables. On parle de « compétences » aussi a un moment donné. Elle dit tu vois par exemple une de tes compétences c’est savoir faire un blog. J’ai dix ans. J’ai quarante-neuf ans.
 
 
 
 
 
5 mai 17. Un vendredi.

I just began to write a text with the question of peace and reconciliation. It’s a huge question. I realize how it’s difficult to think about this question when you never live in a time of war, which is my case. I will write with this reality, and with the reality of France, today. Probably I will write with the question of decolonization, and maybe also with the question : how to keep a country in peace, how to speak and live together. And not to sink into war.

Aller au marché en fin de matinée. Aller en fin de journée au supermarché où finalement bien que j’y aille avec cette pulsion je n’achète pas d’alcool. Pulsion mentale mais la bouche n’en veut pas. N’en peut plus. J’achète à bouffer, je bouffe. Bouffer. Bouffe. Je regarde la soirée Macron / Mediapart. Macron fait son job pour le lectorat de Mediapart, pour les celles et ceux qui fréquentent Mediapart. Il est intelligent — ? — , il est cultivé — ? — . Il donne la bonne nourriture au lectorat de Mediapart, à celles et ceux qui fréquentent Mediapart. Que faire de la classe moyenne intellectuelle de gauche ?
 
 
 
 
 
6 mai 17. Un samedi.

Taî chi.

— Eh, Nina, c’est quoi la science du Tao?
— La science du Tao, c’est très simple… les études classiques se concentrent sur la « recherche de la nature » ET sur sa fonction, c’est ça la base : recherche de la nature ET recherche de sa fonction — recherche de comment elle fonctionne : c’est la base ET la vertu du Tao, c’est le travail du Tao, c’est l’enseignement des arts, des sciences, de la philosophie du Tao, tout ça…

— C’est tout ?
— Pas complètement tout, non. Selon la tradition, le Tao est composé de différentes strates. Différents niveaux, différentes appréhensions du réel, différents plateaux, différents terrains de jeu, tu vois ? Dans la tradition, il y a trois strates de base. Il y a le ciel, où tu cherches l’absolu et ses mystères. Il y a la terre, là tu observes les fonctions des cinq éléments, qu’on appelle aussi les cinq forces agents  » Ng Hang 3 + 2  » — tu peux fermer la porte du frigo s’il te plaît ? Et, il y a la personne humaine, qui recherche, elle, par le biais anthropologique, à connaître tous les aspects physiques, psychiques et spirituels des personnes humaines qui peuplent la terre et des relations qu’elles entretiennent entre elles, peuplant la terre…

— On ne s’occupe pas des personnes humaines qui peuplent le ciel ?
— Nini ?

— Oui ?
— On se le fait ce choux au gros sel oui ou merde?

— Je peux pas. J’ai piscine. Faut que j’y aille…
— …

Au téléphone avec A. Haïku en cours dont je lui lis les ébauches de vers : taï chi au réveil / vent dans les feuilles d’ / feuilles des arbres, dans / Carlito / son des fe / vent dans / Carlito dans l’arbre. Vincent. Se parler un peu au téléphone. Parler de l’élection de demain. Que la question n’est pas Macron ou abstention mais quoi nous faisons hors ce processus de représentation en lequel nous ne croyons plus. Voter contre LePen. Ok. Mais que faisons-nous hors ce processus de représentation en lequel nous ne croyons plus. Ok. La victoire du fascisme — si le mot fascisme convient, non, il ne convient pas, pas ici — est de toute façon déjà celle-ci : le processus de représentation en lequel nous ne croyons plus et auquel nous continuer à participer. Parler au téléphone avec Christine. Partant de la réponse faite à mon père il y a quelques jours : être profondément affecté par la situation politique actuelle, comme réalité sociale générale + comme réalité sociale + perso : je ne suis nulle part, réalité sociale + intime. Appeler ensuite Odile que rejoint Christine. Elles vont au cinéma ensemble voir un film sur Django Renhardt. Je voulais appeler Odile en premier lieu. J’appelle Christine d’abord, je me sens redevable envers elle, je dois la rappeler car elle m’a laissé ces derniers temps deux messages auxquels je n’ai pas donné suite. Se sentir redevable. J’ai dix ans et dans les yeux de ma mère. J’appelle Guillaume. Est-ce qu’on se voit demain ? Vous faites quoi demain ? Ils font un truc dans leur jardin avec des ami.e.s pour les résultats à 20h. J’ai envie d’être à Bouffay quant à moi. On verra si on se voit.

https://www.youtube.com/watch?v=11UVgI1XXpY

Retour à Forbach au Cinématographe. Avec Anaïs et Olivier. Les paroles qu’on y entend. L’abandon des pauvres. La montée du Front National. Avant on se retrouvait dans la rue, dehors, ici, là, maintenant c’est à la mosquée qu’on se retrouve dit un gars, non pour défendre la mosquée mais pour constater que l’endroit, le lieu qui fait communauté, aujourd’hui, c’est la mosquée. Quatrième jour sans boire d’alcool.
 
 
 
 
 
7 mai 17. Un dimanche.

Et ce soir, entre autres choses que l’on pourrait faire, on pourrait « ne pas oublier ». Ce pourrait être une bonne chose à faire ensemble. Et quelque fut notre rapport à l’isoloir aujourd’hui, hier, ces dernières années, et quelque furent et quelque soient les conséquences concrètes qu’ont produites jusqu’à ce jour en nous une phrase comme « Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal. » (Hannah Arendt), ce soir, on pourrait se retrouver. Un espace public (ouvert à tous et à toutes) peut être un bon lieu pour se retrouver.

Voter Macron. Aller écouter un concert solo de Will Guthrie. Percussions solo. Parler un peu avec lui ensuite, et avec Erell, sa compagne. Leur deux enfants. Il y a Vincent, Carla. Carla commence des études de psychologie. Le test de l’intelligence intellectuelle — déterminismes sociaux, noirs / blancs : on pose les mêmes questions dans deux contextes différents, si elles sont posées sans but (a) et si elles sont posées dans le but d’obtenir un résultat du type diplôme ou réussir un examen (b) : elles produisent des résultats différents. Dans le cas (a) : égalité entre les blancs et les noirs. Dans le cas (b) : les blancs ont davantage de bonnes réponses et les noirs moins de bonnes réponses. Nora Miguel. Citoyennisme. Scopeli. Food scoop. Réunion d’information. La Louve, à Paris. Résistance des classes moyennes qui perpétue leur confort par le circuit court. Quelle mixité sociale dans ces lieux ? Aller y voir. Food not bombs. Les questions « As-tu un travail, etc » = inquisition. Aller à Bouffay. X et Y et leurs deux enfants. C M B J, S A D. Monique. Les activistes révolutionnaires. On ne se dit pas bonjour avec B, ni avec J. Suis super mal à l’aise. Suis le traître à la bonne cause. Celles et ceux activistes que je connais, celles et ceux que je nomme activistes, celles et ceux dans l’action, ne pas, comment sortir de cette manière de, ne pas, vivre. Jugement. Loi idéale de la révolution idéale. Au-dessus de. Non. Réalité pratique. Sensible. Ne pas. Celles et ceux qui. Dans l’action réelle. Celles et ceux qui. Ne pas. Ça part en manif, je suis (verbe suivre), plutôt seul, Stéphane peut-être pas Stéphane vient à mes côtés à un moment pour me dire qu’ils prévoient des réunions pour se retrouver, faire vivre les amitiés, organiser des actions pour les mineurs isolés étrangers, je dis oui, bien sûr, malaise, je suis (suivre) le cortège, plutôt seul, un peu avec Anaïs, un peu avec David, je parle à une vieille dame, je sais parler aux vieilles dames, elle a voté Macron, je suis une vieille dame qui a voté Macron, elle me parle de son mari duquel elle est séparée mais pas divorcée et qui lui a envoyé un sms plutôt insultant en lui disant qu’il voterait LePen, elle demande est-ce que j’ai vécu pendant plus de trente ans avec un fasciste ? Quand je rentre il y a un couple qui marche rue de Strasbourg, tout de noir vêtu, ivres tous les deux, il la tire par la manche, elle résiste et on n’est pas bien sûr, on est quelques un.e.s à aller les voir, ils parlent anglais, ils sont ensemble et très saouls, ils disent que ça va.

Je vote Macron car j’ai peur. Je vote Macron car si je projette une victoire de LePen je sens mon incapacité à entrer en lutte réelle, physique, je sens très bien que je ne suis pas davantage prêt à me battre contre la réalité certes fantasmée d’un tel fascisme que je ne suis prêt à m’engager aujourd’hui et me battre pour ou contre — quel que soit ce combat. Combat pour ce qui vit. Je suis un allié de la mort. Je suis un fasciste ordinaire d’obédience catholique. La honte est une alliée parfaite de la mort en action. Je vote donc réellement pour Macron. J’accompagne et perpétue la vie de la peur qui nourrit la vie du fascisme. Monsieur M, mon frère la mort.

Mon cœur me montre le courage à produire. Je ne produis pas le courage.

Val parle du mot Maintenant. Je lui donne l’étymologie. Tenir par la main. Elle entend la contrainte. Elle entend : tenir en laisse.

Appellistes ! Citoyennistes ! Noms d’oiseaux ! Qui dit « appellistes » dit « salauds d’appellistes ». Qui dit « citoyennistes » dit « salauds de citoyennistes ». Qui pratique ou même ne serait-ce que connaît ces deux appellations ? Stigmatiser. Classer / dominer.
 
 
 
 
 
8 mai 17. Un lundi.

De nouveaux voisins ont emménagé le week-end dernier. Aucune envie des les rencontrer. La vie libérale de quarantenaires macron-compatibles. Macron président. Entre une peur d’enfant dans un corps d’enfant et la persévérance de cette peur dans l’enfant devenu âgé, Ernesto prépare une conférence titrée Servilité et non-vie. L’enfant qui fut intrépide aura toujours en lui l’intrépidité de son enfance. C’est inscrit et bon. La peur de même reste inscrite. Ernesto prépare une conférence titrée Désinscription, destitution et dépeupleurs. Ce quartier. Les petites maisons de la classe moyenne. Ernesto prépare une conférence titrée Peuple peuples peuplent. Les immeubles et la diversité de celles et ceux qui y vivent. Habiter. S’allier. Parler. Établir des relations avec quelque.s altérité.s. Un programme est un programme est un programme

Celles et ceux qui veulent modifier, renverser, remplacer, accompagner le système existante.

Les quartiers, les arabes, les noirs, les pauvres, les femmes, les pédés, les gouines, les trans, celles et ceux qui ne se reconnaîtront jamais dans aucune classe. Classer / dominer. Christine Delphy.

Rencontrer celles et ceux qui ont voté fn par ce qui serait notre pauvreté commune.

Rencontrer celles et ceux qui ont voté fn et quiconque par là même où nous sommes pauvres de leçons à donner, pauvres de bonnes manières à inculquer.

Que faire des classes moyennes ? Nathalie Quintane. Que faire des classes moyennes qui ne veulent pas — ne peuvent pas vouloir ? — changer le système.

Ernesto prépare une conférence titrée Enfants et infantes de la classe moyenne avec échelle sociale sur les épaules, sous-titrée : Valeur ajoutée culturelle, séparations et trahisons.

SI les classes moyennes EXISTENT, elles pourraient être définies par le fait qu’elles accompagnent et acceptent les modifications | adaptations — réformisme et changement, habillage médiatique du mensonge de la consolidation du système tel qu’il écrase, méprise, déshumanise chaque jour davantage. C’est nous les personnes humaines déshumanisées.

Rencontrer toutes celles et tous ceux qui veulent. Non pas aménager le système mais quoi. Quoi, à part le renverser ? Aucun autre choix ? Passer de la question Aucun autre choix ? à l’affirmation Aucun autre choix est une ds opérations de la catastrophe. La catastrophe entendue pour désigner le fait, les faits qui font que cela continue comme avant.

Je téléphone à Yahya après un rendez-vous chez Chatenay. Yahya est très content de l’élection de Macron. Très heureux de la défaite de LePen.

Avec Viuh on passe un moment au Café du cinéma pendant la projection de Pas comme des loups puis je rentre chez moi.

« Un jour c’est trop long / Macron démission »
 
 
 
 
 
9 mai 17. Un mardi.

Sans attendre. Sans retour.

C’est quoi ce mot : « réconciliation ». Il me revient par la Colombie. Paix ET réconciliation. En parlant avec tel.l.e ou tel.l.e ami.e.s on sent le déséquilibre qu’il induit. Qui demande la réconciliation ? Les victimes demandent-elles la réconciliation ? Non ? Et si non serait-ce une raison pour que la ou le bourreau ne la demande pas ? Ne la recherche pas ? Souhaitant ne plus être bourreau ? Qui fut bourreau aura toujours en lui ou elle le bourreau qu’il fut. C’est inscrit. EN LA IMPINADA NO GERMINA LA PAZ. Je souhaite pouvoir vivre avec les enfants et parent.e.s et ami.e.s des victimes pense la bourelle, le bourreau. Est-ce aux enfants, infantes et ami.e.s et parent.e.s des victimes de proposer la réconciliation ? Ou. Et. Quelque soit ce qu’ils ou elles furent — bourreaux, bourrelles, victimes — n’est-ce pas seulement celles et ceux qui sont au pouvoir — les victorieuses et les victorieux — , toujours celles et ceux du pouvoir qui proposent la réconciliation ? Celles et ceux qui sont de nouveau ou à leur tour au pouvoir et par là-même en position de domination ? Elles et eux seul.e.s peuvent proposer la réconciliation ? Quand bourreaux et victimes dans les deux camps. Jamais eu seulement deux camps. Si c’est la bourrelle ou le bourreau qui demande la réconciliation. QUOI. Elle ne va tout de même pas s’en tirer comme ça ? Il ne va tout de même pas s’en tirer comme ça ! La demande de réconciliation, certes, ne suffirait pas à l’effectivité réciproque de la réconciliation. Quelque chose de l’ordre du pardon doit être effectué. Depuis la, le, les victime.s, à l’adresse des bourrelles et des bourreaux. Ou bien le travail serait à chercher et à faire tout autrement. Non pas en actes de réconciliation-pardon, mais avec des manières de penser et de vivre sans les termes — concepts ? paradigmes ? réalités ? — de bourreaux et de victimes. Quelque que furent les faits. Impossible. ? . Réconciliation. Afrique du sud. Rwanda. Colonisation, décolonisation, Shoah. Je pense à la réconciliation nécessaire. Entre pauvres et riches de quoi ? Ne faudrait-il pas travailler, chercher, et faire autrement, en penser avec d’autres termes — concepts ? paradigmes ? réalités ? — autres que « pauvres et riches» de quoi ? Travailler à autre chose qu’une défaite des constellations de mépris produits par constellations d’opposition de richesses et de pauvretés — matérielles certes mais pas seulement matérielles. Une réconciliation serait une des étapes d’un processus de l’horreur. Une révolution pour qu’elle soit effective a besoin que le sentiment d’injustice, l’injustice réellement vécue atteigne un certain degrés d’insupportable. Aï me fait remarqué que le mot « réconciliation » est utilisé par Soral. Ne pas se laisser déposséder des mots aimables. Hamon ne détruira pas le mot désirable. Macron ne détruira pas le mot révolution. Pardon ne sera pas confisqué par les églises. Collaboration signifie travailler avec. Le caractère aimable ou non d’une collaboration réside dans l’association, les associations qui sont produit. Travailler avec qui. Et comment. Et de quelles manières.

Long moment à parler avec le chauffagiste. Entretien annuel du chauffe-eau. L’intelligence de chacun. La finesse et la brutalité de pensée chez une même personne. Il a voté Macron. Des amis à lui on voté LePen. Parlant de ces amis il dit ah mais c’est très clair leur pensée c’est il y a trois millions d’étrangers de trop, il faut les virer, et moi je leur demande : mais comment vous faites, concrètement, vous faites comment pour les virer ? Il n’argumente pas sur l’infamie de la pensée xénophobe. Il répond par ce comment. À propos de Notre-Dame des Landes il dit vas-y à Bouguenais en bout de piste tu verras le bordel c’est quand même moins chiant un bordel pareil au-dessus des vaches, et puis : il y a eu un référendum oui ? La brutalité n’est jamais autre chose que l’intensité avec laquelle une différence est émise, reçue, énoncée.

Est publié ce jour ceci : http://carnetdelutte.tumblr.com/post/160464951886/faire-quelque-chose
 
 
 
 
 
10 mai 17. Un mercredi.

10 mai 1802. À l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir,
https://fr.wikisource.org/wiki/Proclamation_du_10_mai_1802_(Guadeloupe)#cite_note-1

10 mai 1857. https://www.herodote.net/10_mai_1857-evenement-18570510.php

10 mai 1933. Au soir, à Berlin, des étudiants nazis escortent, en brandissant des flambeaux, deux camions de livres de la porte de Brandebourg jusqu’à la place de l’Opéra, ou Franz-Josef Platz, face à l’université de Berlin. Là, en dépit d’une pluie battante, ils déchargent le contenu des camions et organisent un « autodafé rituel des écrits juifs nuisibles ». 20.000 livres sont brûlés. Parmi les auteurs voués au feu figurent Heinrich Heine, Karl Marx, Sigmund Freud, Albert Einstein, Franz Kafka, Stefan Zweig, Felix Mendelssohn-Bartholdy. Présent sur place, Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du Reich, dénonce dans un discours radiodiffusé le « mauvais esprit du passé » et appelle les étudiants à lutter pour que «l’esprit allemand triomphe définitivement dans une Allemagne à jamais réveillée». Des manifestations similaires, soigneusement planifiées, ont lieu au même moment dans d’autres villes allemandes. C’est le point d’orgue d’une campagne d’épuration entamée dans les semaines précédentes dans les universités, contre les enseignants juifs ou réputés hostiles au régime nazi. Les oeuvres des artistes « dégénérés », tels Van Gogh, Picasso, Matisse, Cézanne et Chagall, sont par ailleurs bannies des musées. https://www.herodote.net/almanach-jour-0510.php

10 mai 1968, nuit des barricades

« Le 10 mai 1981, j’ai fermé mes volets ».

Aujourd’hui. Rennes de la rue publie ceci : « [DE LA PEINTURE POUR L’INVESTITURE] Le comité ÉPICURE (Équipe des peintres de l’Internationale des coloristes urbains révolutionnaires) appelle solennellement tous les partisans de la section rennaise « Jackson Pollock » à fêter la performance artistique d’Emmanuel Macron. Pour ce faire, rien de plus simple : Que chaque bande de pote organise une soirée crêpe, omelette ou mousse au chocolat le 13 mai, veille de l’investiture du nouveau président de la république. Ce sera l’occasion parfaite pour préparer autant d’œufs de peinture qu’il y a eu d’œufs utilisés pour ce repas. Et pour les vegan, la technique est la même avec des ampoules. Le jour de ladite investiture, avec la même bande de potes, choisissez la devanture d’un ami du nouveau président et félicitez-le en jetant allègrement tous vos œufs colorés dessus.

Banquiers, agents immobiliers, conseillers Pôle emploi, maires, préfets, flics, centre des congristes, etc. sauront alors que vous appréciez la réussite de leur poulain et seront ravis de voir un peu de couleur égayer leur terne mine. N’hésitez pas à ululer, houhouter, ou a réaliser, avec l’aide de votre bouche ou d’un instrument, le son qui vous semblera adéquat pour accompagner ce moment. Vous pouvez aussi rester silencieux, la solennité a parfois du bon. Attention cependant à notre ami Big Brother et à ses potes les bleus qui préfèrent que la ville reste moche. Le 14 mai de 0h01 à 23h59, opération ravalement de façade. Pollock était timide, nous voyons les choses en grand ! » https://www.facebook.com/rennesdelarue/photos/a.258981307845881.1073741828.256571504753528/272801969797148/?type=3&pnref=story

Je prends le temps de noter des noms d’écrivains qu’aime Yahya. Yahya m’épelle lettre à lettre les noms : Ahmed Matar, qui est irakien. Tayeb Salih, Abdelaziz Baraka Sakin, Mohamed Taha Algaddal, Mahjoub Sharif, Yahya Fabdallah (facebook), Azhani Mohamed Ali.
 
 
 
 
 
11 mai 17. Un jeudi.

« 11h11. Nantes. Ciel gris. Sol humide dehors. Dans le bureau côté rue. Bureau de A. À la table. Ordinateur fermé, intentionnellement, mais pas éteint. Sa légère soufflerie. Mon léger acouphène. Vieux gilet kaki troué au coude, tee-shirt bleu ciel, écharpe verte, blue jeans, chaussettes en laine achetées par A à Lamastre en septembre dernier, trouées aux talons. Seul.

Je prends onze photos.

Une femme s’éloigne dans la rue en direction du boulevard Jules Verne, sous un parapluie bleu. J’imagine que cette personne est une femme à sa silhuette « fine. Deux personnes montent dans la mini austin bleu marine avec bandes blanches garée comme habituellement devant la maison, dont le première, extension à la façade en bois, fut peinte en bleu ciel.

Chant. Bouc. Radeau. Possibilité. Landes. Attaques. Voyage. Populaire. Maintenant. Bord. Eau. »

C’est le troisième matin que le petit chat qui n’est plus petit chat, Carlito, n’est pas dans le fauteuil du bureau de A quand je descends de la chambre au réveil. La dernière fois que je l’ai vu c’était le 8 mai en revenant de voir Vincent. Ou plus tôt dans la journée. Lever très tôt vers 3h00. Me recoucher vers 8h00. Texte de 11h11. 2 euros pour un billet de bus. La ligne C1. L’arrêt Saint Clément. L’ancien compagnon d’une militante activiste qui sort de chez lui en voiture. La gare. Un ouigo Nantes Tourcoing. La lecture du journal avril de Laurent. Lecture de Au bord de l’eau. Problème informatique. Le nouveau petit ordinateur ne lit pas ma clé usb. À Tourcoing, je sors de la gare et j’achète un pudding et un flan nature dans une boulangerie. Les deux jeunes gars, sur le quai de la gare. L’un des deux en train de rouler un joint. Les arabes sur le quai en face, qui attendent le Ouigo pour Lyon. L’un des deux jeunes gars a voté Mélenchon au premier tour, et blanc au second. L’autre n’est pas inscrit, il s’y est pris trop tard. Il fait une petite voix — il pense « voix de pédé ». Je lui parle de la voix masculine lors de la mue, il est étonné. Il me demande et vous, vous en pensez quoi du terrorisme, les salafistes, tout ça. Les flamands dans le train. Moeskren, Mouscron. Bruxelles Midi. Je n’ai pas activé mon forfait international. Plus de réseau. Alors tu ne crois plus à la révolution ? Métro Brussel. Les deux langues. La sérénité passera par le non-vouloir et la présence, l’écoute, l’attention à l’altérité, l’attention à ce qui convient — renforce la puissance.
 
 
 
 
 
12 mai 17. Un vendredi.

Le matin dans la chambre sous les toits, A sur le tapis rouge de la chambre, elle étale objets et feuilles sur le tapis, elle raconte un conte, lit une histoire, elle prépare la lecture du soir. Accroupie, penchée sur les feuilles qu’elle lit, on corps visible sous la petite robe de nuit bleue, par devant, la simplicité de dire comme elle dit, le corps offert dans l’abandon à lecture, le désir sexuel. Le soir, le même tapis mais dans un théâtre. A autrement vêtue. La difficulté de mêler la parole libre qui raconte et la parole contrainte qui lit. Trouver une certaine nudité, en tout, un état où la nécessité de défense tombe. Je suis entier et nu. Arthur Thimonier me raconte un rêve qu’il a fait dans lequel des êtres humains étaient agglomérés bien compact en un immense champignon qui était une girolle géante, les êtres humains avaient des excroissances qui leur poussaient, leur sortaient des bras, un peu au dessous de l’épaule, à chaque fois qu’ils acceptaient les conditions d’utilisation de facebook, puis l’excroissance disparaissait mais il fallait à nouveau accepter les conditions d’utilisation et l’excroissance revenait, chaque fois plus grosse et chaque fois les êtres humains étaient plus nombreux et plus agglomérés encore plus compact dans cet énorme champignon qui ressemblait à une girolle de plus en plus énorme et il me dit : voilà, cette girolle, c’est ça facebook. Il faut que je me souvienne de ton histoire je lui dis, je vais écrire quelque chose avec. Oui il faut la raconter dit-il.
 
 
 
 
 
13 mai 17. Un samedi.

Balade jusque vers la rue Arthur Roland. Chère Rolande, avec A nous avons quitté vers midi la rue X où nous nous sommes réveillées et où nous avions passé la nuit et nous avons marché en direction de la rue Arthur Roland. Si nous avions décidé de nous y rendre en transport en commun nous y serions peut-être arrivées en bus en montant dans un bus de la ligne 11 et en bus nous serions alors descendu à l’arrêt Bichon, qui est en face du 11 de la rue Arthur Roland. Cet arrêt nous l’avons vu alors que nous sommes arrivées à pied rue Arthur Roland et sur cet arrêt nous avons vu ceci qui y était écrit : zad → pas prison. Voici trois photos de l’arrêt de bus Bichon. Et quelques autres photos prises dans la rue Arthur Roland. Nous espérons que vous les apprécierez. Et vous laissons publier, ou pas, selon vos critères, les images qu’il vous semblera bon de publier. Je continue la balade en solo. Église Sainte-Suzanne. Errances. Tristesses. Je fuis la communauté des hommes. Spinozad nulle part. Le soir, au théâtre Senghor, une femme est invitée à monter sur scène et elle parle d’un gars dont je ne me souviens plus la nationalité et qui a été débouté du droit d’asile — « débouté du droit d’asile » selon la terminologie française que je connais — , elle commence à parler de la situation de cette personne, moitié disant, moitié lisant puis lisant un texte qu’elle a écrit, puis le texte informatif se transforme en poème « lyrique engagé », malaise, puis le texte revient à l’informatif, puis la personne dont il est question est là, sur scène, prend la parole, parle de sa situation, de l’injustice de sa situation, puis D, maître du festival, dit on va faire un rituel pour venir en aide à cette personne, il invite toutes les personnes présentes dans la salle à monter sur scène, A et moi on ressent l’invitation comme injonctive, venez, tout le monde sur scène ! Et de commencer à psalmodier et chanter « no poetry, no party », D s’agenouille sur scène devant les personnes qui psalmodient et fait le geste de la prière, il dit aussi « Benjamin, si tu nous entends, si tu peux faire quelque chose pour nous ». Cette foule sur scène, cette personne sur scène, les artistes sur scène, le public sur scène, le rituel, A et moi faisons partis de celles et ceux qui ne montent pas sur scène. A dit qu’elle a peur de son rapport au mysticisme. La balade en direction de la rue Arthur Roland est-elle un rituel aussi ? Insurrection & discrétion.
 
 
 
 
 
14 mai 17. Un dimanche.

Vous êtes heureux ensemble ? demande D. Je demande est-ce que tu en doutes ? Il reprend : c’est toi qui amène le doute. Je ne suis pas heureux. Larmes en terrasse. Je suis perdu, esclave, je ne peux désirer. Désirer ne pas vouloir être esclave n’est pas un désir. Esclave aux ordres et dans les empêchements de ton désir. Dans les entraves produites par ce que quiconque veut et non par ce que serait le désir que nous produirions ensemble. Théorie. Je n’y arriverai jamais. Je moi moi. Ouvre-toi à la beauté du monde, ouvre-toi au monde me dit A. Ce que je ne parviens à faire. Angoisse. Douceur de la bienveillance de A. Quand ce n’est pas l’empêchement, l’aliénation à sa volonté que je ressens. Sur le quai de gare c’est doux, on est ensemble. Gare Lille Europe. Le métro. La borne automatique. L’achat du billet. Le métro. Direction Saint-Philibert. Descendre à l’arrêt Lomme Lambersrat. Rejoindre la maison de Marie et Raphaël à pied. Soirée avec Marie et Raphaël et Ella et Isaac. Je leur demande pourquoi et comment ils ont choisi le prénom Ella, pas comment et pourquoi Isaac. Ils habitent à Lomme. Petite maison en brique. Mixité sociale. Quelle pauvreté. Ils ont l’air heureux ensemble. Je leur offre un Spinoza in China. On parle jusqu’à tard, jusque vers deux heures, trois heures peut-être. Très heureux de les revoir. Me connecter à Internet et apprendre qu’Édouard Philippe a été nommé premier ministre. Petit vertige. Non. Ce n’est pas ça un vertige. Pensée vers Laurent. Un spectre « zad — pouvoir » s’ouvre dans lequel nous sommes, toi et moi, Laurent, moi en relation si je le souhaite avec des personnes humaines ennemies de l’État — république française, avec lesquels possibilité de connivence depuis le printemps dernier, toi en relation avec la personne humaine qui est depuis aujourd’hui premier ministre de l’État — république française. Nous avons tous les deux voté Mélenchon/Macron. Celles ceux de la zad et autres ennemis de l’État n’ont a priori voté à aucun des deux tours. Macron et Philippe ont a priori voté Macron aux deux tours. Philippe a-t-il voté Macron au premier tour. Élire un être. Un être élu.
 
 
 
 
 
15 mai 17. Un lundi.

Trop fatigué pour une dérive heureuse dans Lille. D’abord marche le long de la Deûle. La rue Hégel. Avec un accent aigu sur le premier « e », et, me disent Marie et Raphaël, ici les gens prononce « gel » comme le gel : éjel. Un doute. S’agit-il bien de Hegel le philosophe ? Vérifiant sur le panneau dans la rue, oui, sous le nom est écrit philosophe allemand. Il y a une rue Kant, aussi, pas loin. Une rue Churchill aussi, je n’y vais pas, je bifurque à droite plus tôt. Un peu plus tard je tombe sur une rue Roland. Je prends des photos pour Rolande. Un patron de bar me demande pourquoi je prends ces photos. Je lui explique l’existence de mon amie Rolande Buron et son intérêt pour tout ce qui peut toucher, de près ou de loin, tout Roland, toute Rolande, tout Buron. Il me dit ah d’accord, je croyais que c’était les services de la mairie. Citadelle de Lille : Rapid reaction corps France. Je fuis la communauté des hommes II. Cité Lavoisier. Cité Jeanne d’Arc. Cité Pasteur. Cité Saint-Éloi, 581-661, évêque de Noyon. Cité Sainte-Anne, épouse de Saint-Joachim, mère de la Sainte-Vierge. Cité Albert. Cité Marthe. Sur le chemin du retour, un chat au même pelage que Carlito sur le muret où est inscrit ACAB. Always Carlito is Back. Plaisir le soir, deuxième belle soirée avec les ami.e.s. Fin d’après-midi, jouer avec les enfants. Ils demandent tant. Testent limite. Ils me disent toi tu es pas parent mais tu es adulte. Plaisir d’avoir revu Marie et Raphaël. Pris à l’avance, un billet ouigo Nantes Tourcoing coûte 10 euros. Merci Macron.
 
 
 
 
 
16 mai 17. Un mardi.

Marche à pied jusqu’à métro. ACAB. Carlito est-il revenu à la maison . Métro jusqu’à Tourcoing. Le matin. Je ne veux pas m’isoler, je ne veux pas trahir les pauvres, je ne veux pas appartenir à l’élite, je ne veux pas appartenir à cette classe petite bourgeoise. Je moi moi. Ne veux pas. N’est pas un désir. Elles me font peur ces personnes libres, elles vont m’emporter dans leur liberté ces personnes libres. La liberté est sans appartenance. Violence d’un non-choix. Elles sont belles ces personnes que je sens vivre en liberté, elles me font peur, elles m’attirent, je les trouve belles et rayonnantes ces personnes libres, ces personnes que je sens libres, ces personnes que je sens vivre en liberté. Entendu, samedi soir sur scène à Brussel : « jusque là, tout va mal ». S’installer quelque part. Rejoindre un groupe. Un groupe inscrit dans. « Tissu social » = pléonasme. Accueillir. Des gens. À la maison. Ne pas. Rejoindre un groupe. Y apporter tes compétences. Quelles sont tes compétences. Écrire, et faire à manger. S’inscrire à Pole emploi. Faire un un bilan de compétences. Marie m’a parlé du bilan de compétences qu’elle a fait il y a quelques temps. T’interposer entre les personnes qui se querellent. Ne pas le faire. La peur de recevoir un coup. Ne vouloir donner raison à personne. Que chacun.e ait raison. Que personne n’ait tort. Que personne ne soit dans la faute. La position d’un juge. La violence d’un choix pour qui subit le choix. La violence du non-choix pour qui subit le non-choix. Une vie est nécessairement violente. Adopter, défendre, prendre en charge « l’autre » point de vue. Que personne ne l’emporte. Qu’il n’y ait pas de vainqueur. Pour tout situation, penser à son alternative. L’endroit choisi n’est pas « le bon endroit ». Je choisis telle place avec telle vue, là, dans le métro, je veux changer de place, sensation que l’autre vue est plus belle. Tu défends un point de vue. Défendre. Je défends l’autre point de vue. Le point de vue contraire. L’équilibre. Ni l’un ni l’autre. Ni droite ni gauche. Fuck. Une position de réconciliation. Réconcilier. Reconciliare. Remettre en état. Rétablir, Ramener. Regagner. Renouer — avec quelque chose. Reclaim. « Signifie tout à la fois réhabiliter et se réapproprier — quelque chose de détruit, de dévalorisé, et le modifier comme être modifié par cette réappropriation. » [*] Conciliare : unir, associer.

[*] Extrait de la présentation par Émilie Hache de Reclaim. https://www.cambourakis.com/spip.php?article786

Associer. Toute puissance est par la production d’associations. D’associations choisies. Entre classe moyenne, classe pauvre, êtres libres, entre refus et rejet des classes estimées et ressenties supérieures et tel mouvement d’émancipation. Ici, « on vient donner des leçons », non. Qui ça, on. Ici, « on vient libérer », non. On. Elles. Ils. S’organisent entre êtres libres. Et les estimés non-libres, qu’ils et elles crèvent ? Comment, en tel mouvement d’émancipation, rencontrer, se mettre en relation avec celles et ceux que nous — qui ça — estimerions ne pas être en mouvement d’émancipation et que dès lors possiblement nous — qui ça — désignerions par le mot « ennemi.e.s » . Non. Comment, dans un mouvement d’émancipation, dans la ténacité que nous — qui ça — mettons à ne pas abandonner, ce mouvement, comment se fait la rencontre avec la part non-émancipée de nous-mêmes. Voilà. Les rencontres avec celles et ceux que nous — qui ça — pensons comme extériorité et possiblement ennemi.e.s de l’émancipation se feront, autrement, autrement pensées, autrement vécues, reconfigurées. C’est par là où nous — qui ça — sommes prêt.e.s à nous — qui ça — assumer comme non achevé.e.s dans l’émancipation — et ainsi sans position de supériorité possible, tenable, sans position de supériorité des maîtres et maîtresses sachant.e.s, bien arrivé.e.s au stade stable du savoir qui peut régner — c’est par là où nous — qui ça — sommes prêt.e.s à nous — qui ça — assumer comme non achevé.e.s dans l’émancipation que toute rencontre réelle devient possible. Ce non achèvement est une des réalités d’une révolution effective, en actes, elle-même émancipée — de l’idéal du grand soir, de la lutte finale. La part non émancipée en nous — qui ça — est celle qui aspire à ce que toute émancipation croisse, et en nous — qui ça —, et hors et partout. Révolutionnaire est toute action mue par cette pensée. La part émancipée en nous — qui ça — : faire que toute émancipation puisse être, continuer d’être : défendre la possibilité de son existence. Révolutionnaire est toute action mue par cette pensée.

Non pas : ne pas choisir. Mais : faire que les autres puissent exister, que les autres puissances puissent être. Choisir.

Fil d’attente à la gare. À Tourcoing. Une rame du train est en panne. Tout le monde sera dans une seule rame au lieu de deux. Masse humaine et la manière dont elle est traitée par les employées Ouigo, qui gueulent, le stress du boulot, la pression du boulot, pression sur employé.e.s et sur voyageurs et voyageuses. Sur les murs extérieures de la gare, plaques commémoratives : ici trains partirent vers les camps d’extermination. À gauche de la gare, des locaux Pôle emploi flambant neufs avec belles structures extérieures en bois bien bio bien beau, et la gare aux fenêtres pour certaines murées et tout le reste du bâtiment vieux de la gare, là un resto, dans la gare, dont subsiste les enseignes mais qui est fermé, et le ouigo pas cher comme dernière possibilité de vie de cette gare qui n’est plus une gare mais quoi, une zone de stockage temporaire, stockage humain temporaire, humain temporaire. Sms haïku à A, qui me rappelle. Je l’entends mal. Je n’aime pas. Dormir dans le train. Chaleur étouffante en arrivant à Nantes. Travailler à la mise en ligne des textes écrits par les élèves à Bondy en janvier dernier. Recevoir cet e-mail de Chien de feu : cher, ère, s ami, e, s, / Je ne résiste pas au plaisir mi joyeux ( Swift is hilarious isn’t he ? ) mi inquiet ( et si notre prétendu lettré de nouveau président se rappelait ce passage ? ) de partager avec vous cet extrait du troisième voyage de Gulliver. Il rencontre à Balnibari dans l’académie un chercheur en sciences politiques qui lui expose les innovations auxquelles il réfléchit, dont celle-ci : « Il avait conçu de même un merveilleux système pour réconcilier les partis adverses en cas de violentes querelles intestines, et qui consistait en ceci : vous prenez cent meneurs de chaque parti ; vous les répartissez en couples d’adversaires ayant le volume du crâne sensiblement égal ; puis vous chargez des chirurgiens adroits de scier simultanément à chacun d’eux l’occiput, de manière à enlever exactement la moitié des deux cervelles. Les deux occiputs ainsi détachés seront greffés sur la tête de l’adversaire politique. Certes, l’opération paraît exiger une habileté exceptionnelle, mais notre savant affirmait que si elle était bien faite, elle amènerait infailliblement la guérison du mal. Il raisonnait ainsi : les deus demi-cerveaux étant laissés à eux-mêmes pour débattre la question à l’intérieur d’un seul crâne, ils arriveront forcément à se mettre d’accord, et à produire cette pensée modérée et pleine de nuances, qui est si nécessaire dans la tête d’un homme qui est convaincu d’être venu au monde pour en surveiller et en régir les mouvements. Quant à la différence des cervelles tant en volume qu’en qualité, le docteur nous affirmait qu’à se connaissance, elle était chez les chefs de parti pratiquement négligeable » / Jonathan Swift « Voyages de Gulliver » traduit par Emile Pons/ En espérant que la lobotomisation « en marche » ne nous atteigne pas tous, / Chien de feu / PS : Je sais… si j’étais sur Facebook je vous épargnerais ce mail. » Je ne pourrai répondre que gravement avec le mot de fascisme, la lobotomisation « en marche » nous a déjà tous atteint, sur Facebook ces jours-ci je publie des extraits de Tombeau pour cinq cent mille soldats.
 
 
 
 
 
17 mai 17. Un mercredi.

Ahmed et Yahya viennent déjeuner à la maison, puis atelier d’écriture. Ahmed est déprimé. Il dit qu’il ne comprend pas, quand on lui parle, à la mairie, à la préfecture, au ccas, à la poste, il dit ça fait un an que je suis là ce n’est pas normal de pas comprendre, je lui dis qu’il veut l’impossible, que c’est normal qu’il ne comprenne pas, tu parles bien, assez bien et sans doute les gens doivent penser que tu comprends très bien et ne font pas attention, moi quand je te parle tu comprends très bien mais tu es en confiance, je lui dis peut-être parce que tu as peur de ne pas comprendre ça te met la pression et tu stresses et alors tu comprends moins bien, des fois il y a un mot qu’il ne comprend, je lui dis surtout n’hésite pas à demander qu’on t’écrive le mot que tu n’as pas compris, je lui parle en anglais en lui disant tu sais moi si je vais aux usa ou en gb les gens pensent que je parle bien car je parle pas trop mal mais par contre je comprends rien c’est comme une grosse masse les mots tous ensemble j’arrive pas à les séparer je comprends pas, ne demande pas l’impossible, ne perds pas patience, il ne va plus aux cours, il me dit qu’il y retournera le lendemain matin, et aussi Yahya me passe une personne avec qui il est en train de parler au téléphone, c’est pour un forfait téléphone, une offre free, je parle avec cette personne, j’imagine les conditions de travail de cette personne, je demande de rappeler demain à 13h, que Yahya ait le temps de réfléchir, ensuite on ne fait pas atelier d’écriture mais atelier d’écoute et de compréhension du français : je raconte à Ahmed et Yahya certains moments des derniers jours : en particulier : la balade jusqu’à la rue Roland, le rituel au théâtre, le train avec une rame en moins. C’est aujourd’hui l’anniversaire d’Ahmed renseigne facebook , j’oublie de lui souhaiter. http://m.leparisien.fr/aulnay-sous-bois-93600/aulnay-les-revoltes-des-villes-et-les-revoltes-des-champs-17-05-2017-6957585.php
 
 
 
 
 
18 mai 17. Un jeudi.

Rêve. Crise à la maison, à l’appartement, rue de l’oradou. Deux souvenirs du rêve : je vais dans ma chambre et ma mère y est, elle est en train de refaire-repriser, faire quelque chose avec une couette, la couette de mon lit, elle est là, réfugiée après engueulade ou tension entre nous, je dis que je viens travailler, ou dormir, je veux récupérer ma chambre, elle dit : « dormir plutôt, oui », sur le mode du reproche, « travailler ça m’étonnerait ». Un peu plus tard, dans le couloir, au niveau de la porte de la chambre de mes parents, plus où moins à l’emplacement du petit meuble à chaussures où est posé le téléphone, à côté du meuble, ma mère, au sol, dos contre le mur, mon père est dans la chambre dans le lit, il faudrait que j’aille lui parler, pour dénouer la tension, ma mère me dit, sur le ton du reproche et pour partie de la colère, que je confonds communion et communication. Quand je raconte le rêve à A je pense « fusion » et non « communion ». Fusion et confusion. A entend « excommunication », elle pense à l’excommunication de Spino. Aujourd’hui c’est l’anniversaire de ma mère. Je l’appelle. Elle déprime. Je lui demande si elle sait pourquoi. Ils sont au resto, à Clermont. Là c’est pas les bonnes conditions pour parler elle dit. On prévoit de se rappeler dimanche, lundi. Isa vient manger à midi. Boulettes de riz. Elle amène des chaussons à la viande et des fraises. Yahya nous rejoint pour le cours de français. Pas Ahmed. Deuxième moment téléphone avec employée free pour nouveau contrat forfait offre exceptionnel, finalement Yahya est ok pour l’offre qui lui est proposée. On fait le nécessaire, e-mail en direct, IBAN, BIC, TIC, BANK, erreur de saisie de nom, non madame, pas Abadannah : Abdallah, non madame : Awad, c’est la première partie de son nom, pas son prénom. Je laisse Yahya et isa pour le cours. À l’étage, je ne fais tien. Plus tard, chez Chatenay. « Je suis en colère par ce que je vais faire quelque chose de pas bon pour moi. » Je ne vais pas à la soirée de l’Attente, au Lu. Impossible d’être en relation avec quiconque. Suze.
 
 
 
 
 
19 mai 17. Un vendredi.

Réveil merdeux. Rendez-vous au centre socio-culturel avec Fabrice G. Parler ateliers d’écriture pour saison prochaine. Retrouver Fred vers 12h30 à Bouffay. Déjeuner ensemble. Resto japonais. « J’ai voté fascisme contre extrême droite » dit-il. « C’est comme si tu disais qu’il y avait l’activisme révolutionnaire ou la collaboration fasciste, et entre, rien, aucune nuance » dit-il. Une éloge de l’impureté. Des mélanges. Des nuances. Je pense au mot de « prudence ». Mais nous accompagnons bel et bien pour l’instant, avec nos modes de vie, nos actions et non-actions présentes, la victoire et le règne de ce que tu viens de nommer fascisme, non ? Librairie BD à côte des Bien-Aimées. Un café à Madame rêve. Puis solo je rejoins la médiathèque Jacques Demy avec le petit ordinateur. Travailler là, en extérieur. C’est bon. Florence J. Un café avec elle. Parler situation politique. Même constat : ce que nous faisons / allons faire / ou pas / pour faire et vivre « hors nos milieux / hors nos conforts ». Sms de A. Elle prend un billet de train elle sera à Nantes à minuit. Joie immense, émotion. Larmes dans médiathèque. Soirée L’Attente à la librairie Vent d’Ouest. En terrasse, au bar à côté d’abord. Estelle, Guénaël, Andrew, Alain, Christine, Roland, Éric, Magali, Franck (il a l’air tout sombre Frank). Je chante maman oh maman toi qui m’a donné / tant de bonheur depuis tant d’années / je le sais bien, quand je serai grand, je penserai à toi maman, de Jaïro, non, ce n’est pas Jaïro. J’ai chanté en 74 peut-être cette chanson dans la bulle rtl avec Fabrice animateur. Soirée librairie. Beau moment quand Andrew parle de la traduction, de la sympathie pour lui, par ce moment. Soirée « Delphine reçoit / fait salon ». Andrew va au resto avec sa compagne et Magali Guéna Estelle. Franck avait pas compris qu’il y avait ce resto je me dis qu’il est mal à l’aise de cette double deuxième partie de de soirée. Il me demande ce que je fais et m’invite à les suivre. Ok. Soirée chez madame reçoit, soirée entre artistes écrivains, telle que je n’aime pas, mais la sympathie, pour Franck, comme réellement née au Poulinguen, alors qu’on se connaît depuis dix ans, je pense à l’épreuve traversée avec Françoise, aussi, a-t-il eu peur de « la perdre », cette sympathie qui vient ou revient, qui se confirme, ce soir, quand il parle de son émotion, entre autres, à l’annonce de l’admissibilité de Carla, sa fille, leur fille, à l’agrèg, il fond en larmes au resto, à midi, et il le raconte il dit ah oui je suis super émotif, inquiet, anxieux, émotif oh mon ami, et, A. Arrivée de son train à la gare 00h09. Quai de gare. Les belles retrouvailles. Beau cadeau que cette venue. Là en venant c’est toi qui vient de ne pas me laisser partir trop loin.
 
 
 
 
 
20 mai 17. Un samedi.

E-mail de x qui me propose de relire son prochain livre. Très heureux de ça. Marché petite Hollande. Croiser Grégory et Camille. Comment ça va me demande Grégory. Je ne sais comment répondre. Je peine à répondre. Je veux parler de la situation politique. Il dit mais non ce n’est pas pire, ça a toujours été comme ça, si tu regardes dans les années 50 c’était pas mieux. Je ne sais pas dire simplement est-ce une raison pour accepter la situation présente ? Je dis à Grégory : tu es en phase maniaque ? Considérations sur leur nouveau livre, le soin qu’ils ont pris pour le faire, c’est quoi faire un livre, pourquoi faire un livre. Seule la question comment vivons-nous ensemble m’intéresse. Ma défaite à vivre heureusement une réponse à cette question. Comment un livre peut répondre de cette question. Huîtres. Vin blanc. Êtes vous heureux ensemble a demandé David ? Considérer sereinement la question. Reconnaissance envers les personnes qui posent ce genre de question. Es-tu heureux ? Es-tu heureuse ? Êtes-vous heureux ? Quand bien même la question arrive à un moment où il ne t’est pas possible de répondre oui. Elle t’exhorte à dire vrai. Et à vivre en conséquence. Sieste tardive. Retrouver A et Olivia au café K. On va au Rital. Les amérindiens. Appropriation et appréciation. Non pas parler au nom des pauvres, mais depuis mon rapport aux pauvres. Ça t’empêche de dormir ton rapport aux pauvres ? Tu n’aimes pas : « être riche » ? Tu te sens pauvre de quelque chose en particulier ? Non pas parler au nom du peuple, mais depuis mon rapport avec « le peuple ». Et le peuple, il t’empêche de dormir ? Et la suprématie blanche ? Tu la ressens fort dans ton corps la suprématie blanche, ou et occidentale ou et mâle ? Écrire avec l’expérience sensible — l’intelligence —de ces rapports que je fréquente, produit, coproduit. En ce temps là ma servitude avait pour maîtresses toutes pensées idéales couplées à une présence active parmi mes contemporains proche du néant. C’est quoi les bonnes actions que tu réalises ? L’expérience depuis un an suite au mouvement du printemps 16. Une euphorie suivie d’une présente dépression. « Tantôt la vague me gifle et tantôt elle m’emporte ». « Ne pas aller plus loin », là où mon cœur me montre. La seule alternative « activisme révolutionnaire / collaborationnisme fasciste ». La tristesse de ne parvenir à produire autre chose que l’alternative « héros / traître ». La tristesse à ne vivre que dans ce conflit idéel et fantasmatique : soit c’est l’héroïsme soit la traîtrise lâche. O parle de sa défiance à l’égard des dogmes. Sauf en art. Ah bah merde. L’art ne sera le lieu d’aucune l’exception. Parle de sa défiance à l’égard de toute pureté. Et pas en art ? La séparation que produit toute représentation. Ce matin, Grégory dit que ça a commencé — le pire, l’empirement — avec la photographie. La séparation que produit toute représentation. La beauté. Sur le chemin du retour, marchant avec A dans la nuit par cette rue parallèle au boulevard Jules Verne, plus calme que le boulevard Jules Verne, une rue calme et parallèle au boulevard Jules Verne autre que celle hier où nous marchions, en revenant de la gare, de l’autre côté du boulevard. Ça me fait pas chier de rentrer à pied dit A. C’est quoi la beauté quand tu dis la beauté tu parles de quoi je demande à A. Elle dit : ce qui émeut, déplace, fait penser. Comment produire de la beauté non représentative. De la beauté en acte. De la bonté. Non des représentations mais des qualités de présence. Ma défaite à l’énoncer en étant si peu capable de le vivre. On croise Élyas quand on sort du Rital. Plaisir à le revoir, à parler avec lui. Il me donne son nouveau numéro de téléphone, pour que je le transmettre à l’avocate qui le défend pour le recours devant la Cnda. C’est une belle soirée. Belle journée. Qui émeut, déplace, fait penser. Donne, produit courage pour continuer. La beauté. Est ce qui produit en soi du courage. Les êtres de la liberté sont belles, beaux, oui.
 
 
 
 
 
21 mai 17. Un dimanche.

Yahya annule notre rdv à 14h00. J’appelle Odile, Sophie. Laisse messages sur boîtes vocales.

Journée tranquille à la maison. Avec A.

Journée tranquille à la maison.

Avec A.

A finit son dossier pour le poste de prof aux beaux arts de Valence.

À la gare le soir, les escaliers des amoureux, les contrôleurs, la restriction de l’accès au quai et les couples d’amoureux qui s’embrassent dans l’escalier avant le barrage, la police ferroviaire, les amoureux enlacés qui se disent au revoir dans les escaliers et avant l’accès au quai sans l’amoureux, sans l’amoureuse, les deux contrôleurs dont l’un est le chef et la police ferroviaire, les armes de la police ferroviaire, on parle on sourit avec eux, un dernier au revoir depuis un autre quai, cœurs légers.
 
 
 
 
 
22 mai 17. Un lundi.

Tombeau pour cinq cent mille soldats.
Réunion anonyme et collective.
A qui a perdu son porte-feuille
Une fuite d’eau dans la chambre à Paris.
Sophie au téléphone.
Alcool.
Classes moyennes, des vies sur le fil , 1.
Larmes pendant le film.
 
 
 
 
 
23 mai 17. Un mardi.

Tombeau pour cinq cent mille soldats.
Ma mère au téléphone.
Parler. Écouter. Ne pas couper la parole.
Les 80 ans de mon père.
L’homme à la caméra.
Alcool.
Classes moyennes, des vies sur le fil , 2.
Larmes pendant le film.
 
 
 
 
 
24 mai 17. Un mercredi.

Tombeau pour cinq cent mille soldats.
Les luttes et les rêves — Une histoire populaire de la France.
Ahmed.
Yann D au téléphone.
Isa et les enfants
Alcool.
Classes moyennes, des vies sur le fil , 3.
Larmes pendant le film.
 
 
 
 
 
25 mai 17. Un jeudi.

Je réponds à un message matinale de Isa : oui je peux venir pour que Fred puisse dormir un peu vers 17h, et être avec les enfants alors.

Kristin Ross, Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale, « L’insertion de Lafargue ou de la géographie sociale d’Élisée Reclus pourrait transformer notre image de Rimbaud, mais aussi jeter un nouvel éclairage sur Lafargue, sur Reclus, et sur les contours politiques de la Commune elle-même. Et l’on pourrait même être amené à percevoir d’une manière inédite la relation discursive entre les choses que l’on a coutume de qualifier de poésie et celles que l’on range d’habitude sous la rubrique du discours politique » (p. 8). « Rimbaud abandonne la littérature avant même d’y parvenir » (p. 36).
https://dissidences.hypotheses.org/4073, http://www.lesprairiesordinaires.com/rimbaud-la-commune-de-paris-et-linvention-de-lhistoire-spatiale.html.

Lecture de Tombeau pour cinq cent mille soldats.

… à propos de la lecture des premières pages de Tombeau pour cinq cent mille soldats : … des maîtres, des esclaves, la violence de l’arbitraire que la coexistence de maîtres et esclaves produit… la sexualité, la bestialité, la sensualité, parfois l’égalité de l’atrocité et de la sensualité… l’abject de la réification des êtres, écrit dans une langue, sensuelle, sensuelle par la description la plus simple qui soit de la présence des corps et de ce qu’ils font, ou subissent, sécrètent… beauté et sensualité, par cette description… beauté et sensualité aiguisant l’atrocité par la concomitance de ce beau et de cet atroce, maîtres, esclaves, réifications des personnes humaines, le mot « fascisme » beaucoup employé ces dernières semaines, il y eut Sade, les 120 journées, Pasolini réalisa Salo, Georges Bataille ou Bernard Noël, je ne sais plus, parle de comment la lecture des 120 journées de Sade ne peut que rendre malade, et que cette « maladie » est pour partie produite par l’excitation de nerf qu’une telle lecture provoque en la lectrice, en le lecteur, ici avec Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, au lieu de l’excitation de nerf : une certaine sensualité… une certaine humanité, encore palpable… dans la sauvagerie et l’arbitraire régnant en maîtres, maîtresses, descriptions de ce que femmes et hommes font, peuvent faire, subir, subissent, domination, humanité, résistance, sexualité, une grande simplicité de langue, aussi, une densité Et une grande simplicité de langue… chaque action décrite est un moment si simplement décrit — telle action — , chaque action décrite produit comme une décharge : intensité de présent… densité, également, produite par la succession de ces moments : chaque moment, entre deux virgules : intense par la seule précision de la description : c’est un moment du présent, c’est intensément présent, chaque moment, entre deux virgules, pulsation sexuelle, décharge, par cet intensément présent, sexuel : violence, par l’absence de repos, de répit, par cet intensément présent, sexuel : intensité d’une humanité, sans répit…

Les luttes et les rêves — Une histoire populaire de la France, Constellations de Mauvaise Troupe. Première page de Cercle. Première page du Peuple de Maurel.

Sans doute quelque chose mais quoi je ne l’identifie ni ne le nomme assez vite pour en garder mémoire et pouvoir le nommer là écrivant, peut-être est-ce ce que A me dit d’une certain mauvaise humeur, et elle se plaint, et elle se plaint, et elle se plaint, non ce n’est pas forcément plainte mais agacement ou encore autre chose, mais je ne suis pas capable de le recevoir autrement que comme plainte et d’en être affecté : effondrement. Mais choses promises, choses dues — une histoire de la promesse — , je vais à 17h00 chez Fred et Isa. Et. Finalement c’est bon temps avec Fred et Marin et Délie. Pâtes poireaux champignons et rosé. Merci ami.e.s,
 
 
 
 
 
26 mai 17. Un vendredi.

Sms. Apéro proposé par. 20h-20h30 Motte Rouge au bord de l’Erdre. Je réponds oui excellente idée. Je propose l’apéro à V C G A A Y. Tout le monde est pris. Rendez-vous pour lendemain soir avec Yahya pour la rupture de jeûne du premier jour de ramadan.

Rdv à 17h00 au Brocéliande avec P, un journaliste. Doit faire un article sur la « jeune poésie en Pays de la Loire». La « jeune poésie » ça n’a aucun sens pour moi. Je rame à lui parler poésie. On finit par parler politique et de la situation présente en France et encore j’entends « oui mais qu’est-ce qu’on peut faire, on voit bien que ça va être dégueulasse, mais… » Et. On ne va rien faire parce qu’on a des enfants — on ne va rien faire parce qu’on a des enfants ?!!! —, une famille, une maison, pas parce qu’on n’est pas conscient de la saloperie en cours ou qui s’annonce mais parce qu’on a peur de perdre ce qu’on possède, voilà où les personnes dont je suis qui forment les classes moyennes, voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Je passe par le supermarché, fais quelques courses, achète des noix de cajou et autres que je commence à grignoter en préparant une salade de riz and co pour l’apéro et je commence à manger et je n’ai plus envie de ressortir. Je ne vais pas à l’apéro. La tristesse est le passage d’une perfection à une perfection moindre.

Je lis le texte en cours d’écriture de x, pour retours à lui faire.
 
 
 
 
 
27 mai 17. Un samedi.

Tristesse au réveil. Non accueil des témoins de Jéhovah alors que je faisais le café. Que ne les ai-je invité à pendre le café. En étais incapable. A, sa voix de soleil : je te conseille d’aller à ce rdv de 14h00, si tu n’y vas pas tu ne seras pas content du tout. C’est quoi que tu fuis si tu ne vas pas au rdv de lundi ? Assemblée générale place Bouffay. Finalement dans les douves du château. Y être, ne rien dire. Y être. Pendant l’assemblée, petit moment d’inadvertance, j’accepte un morceau de gâteau qui tourne, je vais rompre le jeune de mon ramadan d’un jour, jeûne alimentaire avec café le matin et eau dans la journée, je mange le petit morceau de gâteau que j’ai détaché de la grosse part qui tourne.

Ne pas accueillir Téo ça me pèse.

Un roman populaire — classes moyennes ET révolutions. Pauvres de quoi ET riches de quoi. Intelligence intellectuelle ET intelligence du cœur. C’est quoi le contraire de « bourgeois.e.s » ? Les enfants. L’argent. Le maître ignorant. La maîtresse ignorante.

Rupture de jeûne à 21h55 précise, ce soir là, regard sur l’heure qu’indique la nouvelle freebox de Yahya. On est une dizaine dans le petit studio de Yahya. Une boisson délicieuse qui vient du Soudan : Abré. Revoir Adam et Yasser. Rencontrer Souleyman. La télé est allumée toute la soirée. La colonisation évoquée. Y a-t-il eu des colonies italiennes en Afrique. Adam assure que non. Très bon moment.
 
 
 
 
 
28 mai 17. Un dimanche.

Relectures du texte de x tout le matin jusqu’en début d’après-midi. Puis, plus la force pour rien et je voudrais continuer à. Effondrement. J’ouvre la bouteille de blanc et la vide, buvant le vin, tout.
 
 
 
 
 
29 mai 17. Un lundi.

Bus ouibus. Fatigue. Peu dormi. Ayant bu le vin, vidé la bouteille entière la veille. Suis pas bien. Notes pour la relecture du texte de x. J’écris un e-mail à Yann, aussi, avec quelques notes de présentation de sZp. Le soir, à Paris, Poésie civile #4. On laisse partir L avec cette étrange fille de la famille Bouda-êtes-vous prêt.e.s-à-défendre-la-zad.
 
 
 
 
 
30 mai 17. Un mardi

Retour Nantes Ouigo. Prendre notes pour écriture d’un texte, peut-être pour la Colombie. En tout cas un texte qui tenterait de dire la séquence « juin 2016 — aujourd’hui » telle qu’elle m’a affecté, m’affecte. Réunion anonyme collective. On va faire un blog. Déclaration d’impôts express en moins d’une heure. Ça ira. Ne pas choisir ne pas choisir ne pas choisir. Soirée avec Guillaume. Très bon moment. Amitié.
 
 
 
 
 
31 mai 17. Un mercredi.

Le texte « juin 2016 — aujourd’hui » a pour titre Aux ami.e.s lapines et lapins. Ce ne sera ps pour la Colombie. Souleyman vient du Tchad. Écriture dans le salon avec lui cet après-midi. Il aura 18 ans en juillet. Je lui parle du garage, dans le jardin, s’il a besoin de venir dormir quelques jours. La maison est vide. Que ne lui propose-je un des deux bureaux. Téo appelle. Il reçoit la réponse du conseil d’État demain pour l’appel en cassation de la décision de la cnda ne revenant pas sur la décision de l’ofpra rejetant sa demande d’asile. Il a peur. Je l’entends à sa voix. Je lui dis qu’il est le bienvenu ici. Mille milliards de Dollars, avec Patrick Dewaere.